samedi 11 avril 2009

Anthology of American Folk Music


Avec l'averse de productions estampillées "folk" de ces dernières années, il est plus que temps de revenir aux fondamentales et à la bible du genre, coffret-fleuve sorti en 1952, qui inspira Dylan, Joan Baez et les autres.

Tout chroniqueur abusant du mot "folk", et l'utilisant chaque fois qu'il entend une piste de guitare acoustique dans un morceau devrait être obligé d'écouter un à un ces 84 titres, enregistrés… entre 1927 et 1932 !
C'est tout simplement à l'éclosion de la musique populaire américaine qu'on assiste en découvrant ce coffret de 6 CD magnifiquement emballé et annoté, œuvre du fou génial Harry Smith (1923-91).
Ce grand beatnik devant l'éternel vaudrait à lui seul une chronique : sorte d'artiste total, mystique attiré par le chamanisme, il fut un des pionniers du cinéma expérimental américain, et oeuvra aussi en tant que peintre ou sculpteur. Linguiste et anthropologue autodidacte, il parlait couramment deux dialectes indiens. Musicologue, il se passionna pour le folk, le jazz et la musique amérindienne, enregistrant les chants des rituels du Peyotl des Kiowa (on imagine aisément qu'il a du participer au rituel…). Et surtout, c'était un collectionneur fétichiste d'objets improbables : avions en papier, oeufs de Pâques ukrainiens, et bien sûr, 78 tours de musique folk d'avant-guerre.
Or, comme tout bon beatnik, Harry Smith était régulièrement fauché, et c'est au cours d'une période de vaches maigres particulièrement carabinée qu'il proposa à Folkway Records de leur vendre sa collection de vinyles. Le patron du label, Moses Asches lui suggéra au contraire de réaliser une anthologie, ce qu'il fit, en retenant des titres enregistrés entre 1927 et 1932, véritable âge d'or du folk, du blues, de la country et du gospel d'avant-guerre.
C'est en 1927 que les maisons de disques commencent à enregistrer à tour de bras, sur le terrain ou en studio, des musiciens du sud des Etats-Unis. Les progrès technologiques (l'avènement de l'enregistrement électrique et du microphone) et surtout la prise de conscience qu'un énorme marché existe pour ce type de musique aussi bien chez les Blancs que chez les Noirs les ont poussé à quitter les studios de New York ou de Chicago pour venir chercher les musiciens sur place et éventuellement les ramener dans le Nord pour enregistrer.
Cette vague se terminera en 1932 avec la crise économique.
Harry Smith a bâti très finement sa compilation, mêlant notamment musiciens noirs et blancs qui à l'époque sortaient sur des labels bien distincts. C'est la meilleure preuve de l'interpénétration totale des musiques noires et blanches dans le Sud, car parfois il est impossible à l'oreille de connaître la couleur de peau des intérprètes.
L'anthologie est divisée en trois parties de deux disques chacune. La première, "Ballads" se concentre sur les vieilles folk songs, remontant parfois jusqu'au Moyen Age anglais, irlandais ou écossais et qui furent conservées, intactes, grâce à l'isolement géographique des habitants des Appalaches. D'autres remontent au 19e siècle et sont de véritables créations américaines (comme le célèbre "John Henry"). On y entend de véritables joyaux interprétés par des "hillbillies" au banjo ou par des bluesmen à la guitare ou à l'harmonica. La deuxième partie "Social Music" se concentre sur les airs de danse et les chants religieux, et sur la création du gospel noir et blanc. On y entend notamment des chants cajun de Louisiane tout à fait saisissant, dans le patois français des bayous. La troisième et dernière, "Songs", voit l'apparition de formes plus abouties, notamment la country et le blues. Impossible de citer tous les artistes tant ils sont (malheureusement) oubliés aujourd'hui, mais certains comme les fabuleux bluesmen Mississippi John Hurt, les banjoïstes Lascom Lamar Lunford ou Clarence Ashley ou encore la Carter Family sont dignes des plus grands interprètes. La qualité sonore est d'avant-guerre, il faut donc un certain temps pour s'y habituer, certains morceaux sont un peu durs à écouter, mais constituent des documents très précieux sur cette musique directe, simple et sans triche qui influença toute une génération.

Car après sa sortie en 1952, l'anthologie devint un objet de culte pour toute la deuxième génération du folk, les Bob Dylan, Joan Baez et consorts. Une citation Dave Van Ronk, un des premiers d'entre eux, dans les notes de pochette, le résume bien "On connaissait chaque parole et chaque note de chaque chanson, y compris de celles qu'on détestait".
Plus de 80 ans après, cette musique est toujours aussi forte, et l'anthologie, un bon moyen de mettre un pied dans le monde de la musique traditionnelle américaine d'avant guerre, celle qu'on entend dans O' Brother. Mais attention : vous risquez de ne plus jamais en sortir !



Pour aller plus loin :

Old Weird America, site (en Anglais) d'un Français passionné par l'anthologie

Et (évidemment)sur les musiques "roots", voir River's Invitation, mon autre blog (en Anglais aussi)


Bill & Belle Reed - Old Lady and the Devil (buy) (1928)

2 commentaires:

-Twist- a dit…

Tout chroniqueur abusant du mot "folk", et l'utilisant chaque fois qu'il entend une piste de guitare acoustique dans un morceau devrait être obligé d'écouter un à un ces 84 titres, enregistrés… entre 1927 et 1932 !
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Merde, pris par la police... :))
Bon sinon je crios que j'ai ca dans un coin chez moi. Ou alors qqch de ressemblant. Et ca fait des années que je n'ai pas jeté mes oreilles dessus. Je vais y retourner. De ttes facons, le folk c'est la vie.
Et très beau papier.

rickdog a dit…

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