lundi 28 décembre 2009

J'ai pas aimé : Yeah Yeah Yeahs - It's Blitz


Ca, un des disques de l'année ? Vous voulez rire, non ? C'est pourtant ce qu'annonce la presse musicale branchée anglo-saxonne. On a pas vraiment écouté le même disque. Revue de presse et rectifications s'imposent.

Les critiques branchés sont des gens bizarres. Ils peuvent recevoir tout le catalogue de tous les labels du monde, et ce en un claquement de doigts, et pourtant leurs choix de fin d'année sont non seulement tous les mêmes, mais ils ne se concentrent que un seul (micro) style : le rock dit "indé". Bon, par diplomatie, ils y ajoutent un quota de hip hop, discrimination positive oblige, mais sinon on a l'impression que tous ces beaux messieurs à lunettes gravitent non-stop autour de l'astre Radiohead depuis maintenant 10 ans. Eh les gars, d'autres galaxies musicales existent, et en plus elles ne sont pas à des années lumière !!

Au lieu de ça on va donc se taper dans les traditionnelles listes de fin d'année de l'electro pas trop electro non plus, des groupes avec des noms bizarres, et je vous parle même pas des pochettes. Bon, par-ci par-là il y a aussi des bons trucs (Fever Ray, Grizzly Bear à la rigueur), mais sinon il faut en avaler des couleuvres post-eighties, du folk sous éther et du disco réfrigéré.

Là, cette année, outre les Animal Collective (là je préfère même pas chroniquer) et les XX, on a l'indigeste album des Flaming Lips, ou encore, ces Yeah Yeah Yeahs (comme dirait Coluche, "rien qu'le nom m'amuse").

Bon, pour tout vous dire, en écoutant "It's Blitz !", je ne connaissais rien d'eux. Paraît qu'ils avaient "créé le buzz" au début des années 2000, puis enregistré leur album-référence "Fever To Tell", en 2003. Depuis, on y a trempé l'oreille : du rock genre post-punk porté par des guitares impeccablement cradingues. Du genre assez enervé, mais pas non plus de quoi faire perdre le moindre bourrelet à Beth Ditto.

Mars 2009 : sortie de "It's blitz!", et là , grand branle bas dans la maison branchaoui. On crie à l'album de la maturité, au chef d'œuvre. Décembre 2009 : l'album se classe n°2 de l'année selon Spin Magazin et Amazon USA, et 3e pour le britannique NME.

C'est là qu'on l'écoute, et que vraiment, on ne comprend pas. Visiblement, le groupe a pris un tournant electro. C'est clair dès le premier morceau, le single Zero : les guitares laissent place à des synthés et à un bon gros beat pachydermique. La voix de Karen O, la charismatique chanteuse, s'est assagie, et chacun de ses petits cris de belette semble calculé au milimètre, et sexuel comme une porte de congélo.

Les groupes de la scène de Brooklyn sont fascinés par les années 80, par Blondie et Siouxsie, et c'est carrément criant chez les Yeah Yeah Yeahs (sur Off With Your Head). Le groupe alterne ensuite les tempos, proposant du pop, de l'athmosphérique épique à la Arcade Fire, du rock. Le problème est que tout cela sonne bien terne. Pas totalement désagréable à écouter, mais ils ont le don de rendre leurs morceaux inintéressants au-delà des trente premières secondes. En fait ils sont idéaux à écouter par extraits sur le site d'Amazon !!

Leurs compositions manquent d'impact mélodique, tout repose sur les arrangements, sur la montée en puissance sonore, sur l'habillage, mais tout est aussi complètement noyé dans un son très générique, très propre, et froid comme un glaçon. De la musique surgelée, bonne pour le micro –ondes. Une musique qui ne laisse aucune place au hasard, à l'accident. L'agressivité, sur les morceaux plus rock (Shame and fortune) y est parfaitement tempérée, maîtrisée. Les riffs de guitares sont d'une précision chirurgicale. Du rock zéro-mort. De la pop qui sautille avec la légèreté d'un hippopotame (Dragon Queen), et rien qui n'ait déjà été entendu 10 fois et en 10 fois mieux.

La production enferme ces chansons dans un emballage plastique, lisse, cosmétique, finalement superficiel et banal. Les ballades confinent à la niaiserie. Et pourtant on les adore. Pitchfork leur met la note de 8.1 (attention, pas 8.2, hein..). Bon, l'exception qui confirme la règle, les Inrocks sont déçus.
A part ça , écoutez plutôt l'album de Fredo Viola, si vous voulez du moderne, j'ai adoré mais Pierrot Loosdregt a été plus rapide, pour la chronique.

(paru sur etat-critique.com le 27.12.2009)

Voir le myspace des Yeah Yeah Yeahs

lundi 21 décembre 2009

1975 : la Playlist

(publié le 20.12.20009 sur etat-critique.com)

A partir de maintenant, on vous proposera non plus 10 mais 11 chansons. Pourquoi ? Pasque. Raisons possibles : c'est bientôt la Coupe du monde, et surtout 10 c'est trop rond comme chiffre. Et puis comme ça on mettra de la chanson française pour faire plaisir à Frédéric Mitterrand.


(n'oubliez pas de cliquer dans le juke box à droite pour écouter le son comme disent les djeunes de main'nant)

1. Bruce Springsteen – Thunder Road : choix cornélien : quel titre pour représenter le grandiose Born to Run ? Je préfère cette sublime ballade épique au morceau-titre, mais franchement ça s'est terminé aux penalties.

2. Queen – Bohemian Rhapsody : où Mercury passé du hard-rock à l'opéra en passant par toutes les couleurs de la pop. Au fait , vous connaissez, Mika ?

3. Bob Marley – No Woman No Cry (live) : extrait d'un des plus beaux live de tous les temps, cette version a fini par supplanter l'enregistrement studio (qui sonne ridicule à côté).

4. Mahmoud Ahmed - Erè mèla mèla :
merci, grand merci aux compilateurs de la série Ethiopiques, qui nous font découvrir l'afro-soul d'Addis Abeba. Incroyable mais vrai.

5. Jonathan Richman & The Modern Lovers – Roadrunner :
en 1975, les Ramones n'avaient pas encore donné le coup d'envoi de l'invasion punk, mais certains artistes, comme ce gamin enrhumé de Boston, n'en étaient alors pas loin.



6. Neil Young – Cortez The Killer : Echange ce seul morceau contre l'intégrale de Wilco. Plus planant tu meurs.

7. Aerosmith – Walk This Way :
sans Run DMC, ce hit tient (presque) aussi bien la route ! Les hardeux de la playlist.

8. Bob Dylan – Tangled Up In Blue :
Et si Blood On The Tracks était tout simplement son meilleur album, où le Zim, plus adulte, tombe le masque, enfin pas tout à fait tout de même.

9. Donna Summer – Love To Love You Baby :
16 minutes et 48 secondes d'émoustille qui propulsèrent la Reine du disco au firmament. Un des premiers tubes classés X.

10. Patti Smith – Gloria :
"Jesus Died For Somebody's Sins But Not Mine" : la dame à moustache reprend du Van Morrison en y ajoutant sa poésie sauvage, et une première phrase emblématique du punk rock, juste avant que les Pistols se prennent, eux, carrémént pour l'antéchrist au chapitre prochain.

11. Nino Ferrer – Le Sud :
le 11è homme est bien de chez nous, avec sa tortue et son poisson rouge, pour qu'il ne manque rien dans cette playlist… Et la chanson a été inspirée par la maison que Nino venait d'acheter près de... Moncuq.

lundi 30 novembre 2009

Levon Helm : Electric Dirt (2009)





(un extrait à écouter dans le juke box à droite)

On ne change pas une équipe qui gagne : l'ex batteur du Band, 69 ans, reprend les mêmes (son prod Larry Campbell, sa fille Amy), mais cette fois il a payé sa facture EDF et nous offre un somptueux album électrique, toujours aussi roots.

Il n'y a pas d'âge pour relancer une carrière. Levon Helm, légende des sixties et des seventies, "le plus cool des batteurs-chanteurs de tous les temps" (selon le New York Mag), est de retour depuis deux ans déjà. En 2007, il sortait Dirt Farmer , épaulé par le producteur Larry Campbell et sa fille Amy Helm. Un album qui rendait hommage à la vieille country music et à ses parents, fermiers dans l'Arkansas. A noter qu'il sortait tout juste d'un cancer de la gorge.

Un Grammy Award plus tard, Levon a repris les mêmes sans toutefois livrer la copie de son précédent opus : d'abord, comme son nom l'indique son nouvel album est plus électrique, et plus éclectique aussi, s'ouvrant notamment à des musiques plus swingantes. "Electric Dirt" s'ouvre sur le joyeux Tennesse Jed des vieux compagnons de route Grateful Dead, aborde les côtes de la Louisiane avec l'acerbe Kingfish de Randy Newman (arrangé par une autre légende vivante, Allen Toussaint), fait un tour à l'église avec le très gospel Moving On Train des Staple Singers, et passe par les plantations du Delta pour deux titres de Muddy Waters, qui, s'ils ne font pas oublier le Maître, font du bien là où ils passent. Campbell prouve s'il en est encore besoin son feeling de producteur et de musicien avec par exemple une belle partie de mandoline sur You Can't Loose What You Ain' Never Had du même Muddy.

Les amateurs de folk des Appalaches n'ont pas été oubliés non plus, avec le poignant Golden Bird et son intro de fiddle qui sent bon les années 20.

Mais c'est sans doute sur sa seule composition de l'album, Growing Trade, que Levon Helm frappe le plus fort. Une chanson sur le dur métier de fermier, ses joies et ses peines (un fermier obligé de cultiver de la marijuana pour survivre), mais surtout une formidable chanson du Band, qui nous ramène "back to the days", avec ce son inimitable de batterie, cette voix qui a gagné en puissance à force que s'éloigne le spectre du cancer, et ce thème du retour à la terre et aux valeurs simples que prônaient Helm, Robinson, Danko et les autres sur "Music From Big Pink " (1968). En ces temps où la musique s'urbanise à vitesse grand V, il fait bon respirer le bon air de la campagne de temps à autre.

Une autre constante de ce beau disque (qui à mon goût surpasse le précédent) est le plaisir qu'ils ont pris à le faire, comme on le verra sur le clip ci-joint. Et "Electric Dirt", album fait à la coule, sans pression et en famille se termine sur le débridé et contagieux shuffle soul de I Wish I Knew How It Feels To Be Free de Nina Simone, une ode à la liberté et à la renaissance à soi-même. Chose que musicalement, Levon Helm a pleinement réussie.

Un petit clip sur le making-of de l'album.

1974 : La Playlist



(N'oubliez pas de faire péter le son dans le jukebox ci-contre)


1974 : année curieuse. Alors qu’un certain groupe Abba gagne l’Eurovision pour la Suède, le disco devient un style de musique à part entière pour le Billboard, les Talking Heads et les Ramones se forment, et surtout une tripotée d’albums zarbis et uniques en leur genre voient le jour. Bande son.


1. Robert Wyatt (photo) - Sea Song : une chanson à la beauté étrange, envoûtante, qui ouvre le sublime et extraterrestre Rock Bottom.

2. Kraftwerk – Autobahn : 1974 est une année incroyable, où se révèlent toutes sortes de groupes expérimentaux qui deviendront cultes dix ans plus tard. Parmi eux, les pionniers allemenads de l’electro et du synthétiseur frappent fort avec cette longue suite qui couvrait toute la première face de leur album du même nom.

3. Lynyrd Skynyrd – Sweet Home Alabama : contraste ? à peine… Chanson controversée (voir chronique sur l’album) et tube imparable, « Sweet Home Alabama » et son riff de guitare immortel symbolise à elle seule la fougue du rock sudiste.

4. Big Star – September Gurls : groupe culte parmi les cultes, le Big Star d’Alex Chilton et Chris Bell invente la power-pop, trait d’union entre les sixties et le punk.

5. Professor Longhair (photo) – Tipitina : Ce très grand pianiste de la Nouvelle Orléans enregistre cette année-là un album extraordianaire en compagnie des pointures de la ville où il sublime ses grands standards des années 40-50. irrésistiblement groovy.



6. The Sparks – This Town Ain’t Big Enough For Both Of Us : Gros succès outre-manche, un autre single culte d’un des duos les plus originaux et excentriques de l’histoire de la pop. Un vrai objet sonore non identifié, avec cette voix funambule de falsetto et un son qui annonce les eighties avant l’heure.

7. Al Green – Take Me To The River : un jour, dans un hôtel au Ladakh, j’ai vu une carpe en plastique qui, quand on la mettait en route, chantait cette chanson et “Don’t Worry Be Happy”. Depuis chaque fois que j’entends ce tube d’Al Green, je pense à la carpe.

8. Patti Labelle – Lady Marmalade : Si je vous dis “Voulez vous coucher avec moi ? (non, aîe, pas sur la tête, la chanson, je veux dire !), je suis sûr que ça vous parlera. Typique de la mutation de la soul en disco.

9. Bonga – Saudade : Superbe chanteur romantique angolais, Bonga mêlait les rythmes africains et le fado bien avant Cesaria Evora. Superbe et à découvrir si vous n’aimez pas déjà.

10. Gil Scott Heron – The Bottle : l’inventeur de Jamiroquai était aussi poète (et écrivain, auteur de l’excellent Vautour), comme en témoigne cette superbe chanson.

mercredi 18 novembre 2009

Iggy Pop : Préliminaires (2009)



Pour son nouvel opus, l'iguane abandonne le rock métallisé et s'invente en crooner fan de Houellebecq. La démarche est louable mais le résultat pas toujours à la hauteur, surtout vu de ce côté de l'Atlantique.

Iggy Pop est un grand chanteur. Une des voix les plus reconnaissables, les plus fortes du rock. Et comme c'est le cas pour la plupart des grands chanteurs, sa voix vieillit comme du bon vin.

On pouvait donc se dire qu'un album moins rock, plus "pop" au sens américain du terme (en français on pourrait dire "chanson" tout simplement), c'était une assez bonne promesse avec un tel interprète. D'autant que l'homme a déjà évoulé dans ces registres. Après tout ses deux grands chefs d'œuvre de 1977, Lust For Life et The Idiot, co-signés avec Bowie après la furie stoogienne du début seventies, c'était déjà un démarquage qui tendait à prouver que l'Iguane était bien plus qu'un exhibitionniste cramé et destroy abonné au punk rock binaire.

Dès le printemps dernier on annonçait donc un album intello, jazzy, inspiré de La Possibilité d'une île de Houellebecq, et bardé de références cultureuses et francophiles. L'iguane lui-même s'annonçait lassé du rock de voyous, et le chevalier des Arts et des Lettres qu'il est depuis 2003 (décoré le même jour que Carla Bruni) citait Antonin Artaud dans ses interviews aux journaux français.

On tombe de haut cependant lorsqu'Iggy, en ouverture de Préliminaires, sussure "Les Feuilles mortes" de Prévert et Cosma avec un accent à couper au couteau sur fond de synthés et de boîtes à rythme. Si elle peu paraître exotique à l'auditeur de Detroit ou de Brooklyn, cette intro kitschissime risque de nettement moins bien passer à Angoulême ou à Levallois-Perret.

Passé ce.. préliminaire, l'écoute révèle en fait un ensemble assez hétéroclite musicalement : du jazz bien sûr, avec le morceau de bravoure "King Of the Dogs" et ses arrangements New Orleans, mais aussi du rock à guitares plus familier ("Je sais que tu sais", "Nice To Be Dead"), de l'electro-pop ("Party Time") et une bonne doses de ballades entre Gainsbourg et Léonard Cohen période I'm Your Man.

Le problème étant que même sur les morceaux les plus réussis comme "King Of the Dogs" ou le très littéraire "A Machine For Loving" cosigné par Houellebecq, la sauce ne prend jamais tout à fait. Les chansons, trop dépareillées, manquent de souvent de solidité dans l'écriture, malgré une interprétation comme toujours sincère et parfois touchante. Alors évidemment on se prend à regretter la plume et la touche de Bowie, ce qui n'est pas très sympa et rajeunissant pour Iggy qui reste un personnage attachant, vif, sachant parfois quitter les sentiers battus. C'est bien le seul mérite de cet album plutôt décevant.

L'Iguane, lui, a l'intention de persister dans la pop puisqu'il préparerait même un album de Noël, comme un vrai bon crooner américain.

Paru sur etatcritique.com le 2 nov 2009

mercredi 28 octobre 2009

Meilleurs albums de 1974 : Lynyrd Skynyrd - Second Helping


(La pochette est beaucoup trop laide. Je boycotte. Ca vous couperait l'envie de vous procurer cet excellllent album de rock and roll. Je préfère cette cool photo.)

Porté par l'immense et incompris Sweet Home Alabama, le second album des Sudistes sera l'album de la consécration, confirmant notamment le talent d'écriture de Ronnie Van Zant sur fond de roots rock endiablé.


"Sweet Home Alabama" est probablement, avec "Born in the USA" de Springsteen ou "Okie from Muskogee" de Merle Haggard, un des plus grands malentendus de l'histoire de la musique américaine. Comme les deux autres chansons, elle fut récupérée par les éléments les moins fréquentables de la vie politique du pays, afin de servir des causes racistes et conservatrices. D'où l'image de rednecks qu'on colle souvent à Lynyrd Skynyrd et au rock sudiste en général.

Petit rappel : la chanson est en fait une réponse à "Southern Man" et "Alabama", deux titres de Neil Young dénonçant le racisme des habitants du Sud. Dans "Sweet Home Alabama", Ronnie Van Zant, chanteur de Lynyrd Skynyrd, réplique "J'espère que Neil Young se souviendra / Qu'un gars du Sud ne veut pas de lui ici".

Ces paroles, mêlées d'allusions à la popularité du gouverneur ségrégationniste George Wallace, et ajoutées aux drapeaux sudistes tendus en fond de scène lors des concerts du groupe, eurent vite fait d'entretenir le malentendu.

Car malentendu il y a, tout simplement car Van Zant et Neil Young étaient potes et s'admiraient respectivement. D'ailleurs leurs musiques, nourries aux mêmes mamelles, celles du rock'n roll, du blues, de la country et des guitares, sont là pour l'attester. Ronnie Van Zant, qui n'avait rien d'un redneck, trouvait juste que Neil, depuis sa Californie dorée, généralisait un peu, commme il le déclara à Rolling Stone : " Neil Young shootait tous les canards afin d'en tuer un ou deux". D'où ce titre, plutôt ironique, que Lynyrd Skynyrd avait écrit rapidement, comme une blague sur les clichés et la fierté du Sud profond. D'où, aussi, l'accueil triomphal fait par le public à cette chanson venue redorer le blason d'une région et d'un peuple systématiquement montrés du doigt à cause des mauvaises actions de quelques-uns. Et en plus, le groupe n'était même pas de l'Alabama, mais de la Floride voisine.

Lynyrd Skynyrd, à part ça, est bien le groupe sudiste par excellence : influences rock'n'roll, country, blues et soul, et bien sûr la marque de fabrique du groupe : trois guitaristes électriques, qui font un tabac dès le premier album (1973) avec le magnifique Free Bird. L'association Al Kooper (à la prod) - Skynyrd fait des merveilles sur Second Helping qui reprend la formule du premier album, avec un côté encore plus carré, plus pro. Groupe de scène, ils arrivent à retranscrire en studio la folie et la générosité instrumentale de leurs concerts ("Call Me The Breeze" emprunté à JJ Cale), et surtout ils disposent de la plume de Ron Van Zant, aiguisée, avec un côté honnête et franc du collier qui le rattache plus à la country qu'au rock.

C'est ce mélange de rock débridé et d'écriture poétique qui fait toute la force de Lynyrd Skynyrd : "Working for MCA" précède dans son sujet le "EMI" des Sex Pistols, "The Needle and The Spoon" est une superbe chanson sur la drogue, et "The Ballad of Curtis Loew", histoire d'un bluesman noir, l'hommage à leurs racines, celles d'un Sud ambigu, et bien plus complexe qu'on veut bien le penser.

NL

PS : pour plus de précisions sur l'affaire Neil Young-Lynyrd Skynyrd, voir ici


Autres (grands) albums de 1974 :

Rock Bottom de Robert Wyatt, un de mes albums préféré de tous les temps, a déjà été joliment chroniqué par Roland ICI et par ma pomme ici et

Natty Dread, Bob Marley and The Wailers

Grievous Angel de Gram Parsons

Bon allez, la voilà cette pochette :

mercredi 16 septembre 2009

1973 : la playlist


L'année du choc pétrolier est la dernière de l'âge d'or du rock "classique" qui durait depuis 1966-67. Le punk, l'électro, le reggae, le disco commencent à bourgeonner discrètement mais sûrement.

1. Bob Marley & The Wailers – Get Up Stand Up : une chanson manifeste, un rythme des plus roots, un classique instantané et un hymne pour le Tiers (et le Quart) monde

2. Gladys Knight & the Pips – Midnight Train To Georgia : encore un superbe tube soul satiné avec lcette histoire d'un chanteur qui a échoué à L.A. et revient chez lui dans le Sud.

3. Serge Gainsbourg – Je suis venu te dire que je m'en vais
4.Tony Joe White – For Old Time Sake :

2 des plus belles chansons de rupture ont été érites la même année. Serge prend le rôle de celui qui largue avec une sorte de tendresse impitoyable, tandis que Tony Joe joue celui qu'on quitte et qui ne peut s'empêcher de tendre encore les bras.



5. Bruce Springsteen – New York City Serenade : assez méconnue, cette belle ode à la Grosse pomme par un banlieusard du New Jersey est un peu le brouillon de "Jungleland".

6. Pink Floyd – Money : une caisse enregistreuse qui tinte suivie d' une des lignes de basse les plus célèbres du rock : l'intro de Money est légendaire, même si certains pensent que ce titre bluesy jure au milieu du planant Dark Side Of The Moon.

7. J.J. Cale – Lies : l'inventeur de Dire Straits ouvre son deuxième (et meilleur) album avec cette rengaine bourrée de feeling, épaulé par les meilleures gâchettes de Nashville et d'ailleurs.

8. Lynyrd Skynyrd – Free Bird : ceux qui ont vu le génial Devil's Rejects de Rob Zombie, sorte de parodie horrifique du Sud profond, se souviendront de la scène finale ou les méchants tueurs se font zigouiller par la police au son de Free Bird. Le final avec ses trois soli de guitare reste inégalé. Slash a du pas mal écouter ce titre.

9. Stevie Wonder – Visions : D'Innervisions j'aurais pu prendre n'importe quel titre, alors autant choisir cette divine ballade moins connue qu' "Higher Ground" ou "Living For The City".

10. Iggy & The Stooges – Search and Destroy : violent, sale, produit par Bowie qui intelligemment n'a pas cherché (au contraire) à embellir le son, voici l'Iguane en pleine période pré-punk, bien avant qu'il ne devienne chevalier des Arts et des Lettres de la République française.

vendredi 31 juillet 2009

Meilleurs albums de 1973 : Homemade Ice Cream de Tony Joe White


Célébrons l'année 1973 avec un petit favori personnel, un oublié du grand livre du rock : le très sudiste et ultra-cool "Homemade Ice Cream", par l'Elvis Presley du Bayou, j'ai nommé Tony Joe White.

Jusque-là (pour les années 1970-72), on vous avait plutôt servi des grands classiques, parfois même des monuments ("After The Goldrush", "Led Zep IV", "What's Goin' On"). Alors on peut bien se permettre un petit chouchou oublié, absent des cartes et des encyclopédies du rock.

Tony Joe White, relativement peu connu aux Etats-Unis, bénéficie par chez nous d'un statut quasi-culte. Adulé par Johnny Hallyday, pour qui il a d'ailleurs composé, ou par Joe Dassin en son temps, Tony Joe se fit connaître à la fin des sixties avec plusieurs tubes dont le superbe Polk Salad Annie, repris par le King Elvis Presley en personne.

Il y a d'ailleurs du Presley dans Tony Joe : même genre de bouille, beau brun à rouflaquettes. Même type de voix veloutée et profonde, qui sans jamais forcer, peut délivrer un blues des plus authentiques ou une ballade digne du meilleur crooner.

Une sorte d'Elvis à la coule, un king du bayou qui n'aurait jamais rencontré le Colonel Parker. Tout au long de cet album, on l'imagine pieds nus, en jean coupé aux genoux, assis sous sa véranda à jouer le blues, ou à dormir dans son hamac, une bière fraiche à portée de main.

Tony Joe White chante le Sud et sa douceur de vivre comme personne. Littéralement habité par le blues (il eut la vocation en écoutant Lightnin’ Hopkins), il est le créateur du « swamp rock », rock des marais, lancinant et syncopé, caractérisé par une attaque rythmique à la guitare pleine de feeling et teintée de funk, sur laquelle Tony Joe pose sa voix inimitable.

"Homemade Ice Cream" le présente dans une veine encore plus intimiste que ses précédents opus. Le premier titre, un blues bien moite, plante le décor : c'est samedi soir à Oak Grove, Louisiane (le patelin de Tony Joe), un type rentre du boulot, prend une douche et se prépare à sortir, en mettant "ses meilleures fringues". Son copain passe le prendre en pick up "avec protèges-pots en fibre de verre", puis ils vont faire un tour en ville. Car "when you look good, you feel good", et inversement. L'album alterne ainsi entre blues-rock et ballades plus intimistes, comme For Old Times Sake, magnifique chanson de rupture ("Si tu n'as plus rien à dire, alors laisse moi juste te serrer dans mes bras comme au bon vieux temps"), et le morceau-titre, shuffle instrumental harmonica-guitare, d'une simplicité désarmante, cool et paresseux, "à faire passer JJ Cale pour un épileptique", comme écrivait Serge Loupien.

On a envie de se dire, pourquoi se prendre la tête quand on peut faire si bien avec si peu… on trouve également, lové au centre de l'album comme un serpent-mocassin du bayou, Lazy, blues-profession de foi, éloge de la lenteur, où le chanteur se dit qu'il devrait peut-être avoir un peu plus d'ambition et sortir dans le monde, mais qu'en fin de compte il aimerait mieux aller pêcher dans la rivière ou rêver d'un voyage sur un train de marchandises. No news Is Good News est une invitation à ignorer journaux et boîtes aux lettres de temps à autre. En effet, si c'est pour recevoir, comme dans la chanson, une lettre de sa copine disant "Hey chérie je vais bien, et même si je sors avec d'autres types, je pense toujours à toi", mieux vaut pas de nouvelles du tout. Le monde extérieur attendra.

Glandeur et rêveur (California On My Mind), Tony Joe peut rester dans sa cabane pour l'éternité si c'est pour nous pondre des albums aussi réjouissants. C'est d'ailleurs un peu ce qu'il a fait par la suite, avec des hauts et des bas. Car malgré toutes ses qualités, "Homemade Ice Cream" ne connaîtra pas le succès, marquant même le début d’une traversée du désert pour son auteur, qui réapparaîtra au mileu des années 80 en écrivant pour Tina Turner puis Johnny Hallyday, avant de reprendre le chemin des studios et de la scène, grâce au public français qui ne l’a jamais oublié.

mercredi 22 juillet 2009

Pink Floyd - The Dark Side Of The Moon (1973) : le DVD



Abordons 1973 avec un de ses sommets musicaux, à savoir Dark Side, mais en DVD. Cette fois-ci l'article est de Guillaume Lebouis, et il est paru sur Jowebzine et etat-critique.com

OBJECTIF LUNE : Encore un volume formidable de la formidable collection Classic Album, qui permet de (re)découvrir un monument de la planète rock. Essentiel.

Album boursouflé de prétention, rempli de paroles niaises, tout juste bon à tester les chaînes hi-fi des bobos pour certains, ou disque d’une grande richesse mélodique et d’une inventivité musicale inégalée depuis les Beatles pour d’autres, "Dark side..." ne laisse pas indifférent et son élaboration peut intéresser tous les amoureux du rock.

Aussi, retracer en 80 minutes seulement la construction d’un monument de la musique rock peut sembler réducteur. Pourtant, ce Classic Album parvient grâce à sa structure impeccable et à la qualité de ses intervenants (les Pink Floyd au grand complet !) à bien réinstaller l’album dans son époque ainsi que dans l’évolution du groupe. D’autant que l’ensemble des membres du Floyd, Waters y compris, joue le jeu des anecdotes et des prestations musicales acoustiques ou solistes qui font la marque de la série.

On peut ainsi être surpris par le manque de précision des prestations de Gilmour, sans doute dû à une trop grande décontraction mais surtout à un "manque de jeu". Le bon vieux David donnant ici souvent l’impression d’être un peu rouillé. À l’inverse, son interprétation acoustique de Breathe, révèle la beauté nue de sa voix de cristal. Un moment magnifique. De même, son enthousiasme semble bien réel quand il manipule le Synth EA, ancêtre des sampleurs modernes où quand il joue de la steel guitar.

Bien que certaines de ses interventions se révèlent totalement incompréhensibles, Roger Waters par la spontanéité de ses prestations musicales et sa grande disponibilité brise un peu son image de monstre hermétique et froid. On ne pourra qu’être émerveillé à l’écoute des démos originales de Money et de Time qu’il dévoile ici avec une grande générosité. De même, ses interprétations acoustiques de Brain damage et de Money, sur lequel il avoue ne plus pouvoir atteindre la tonalité d’origine, nous permettent de redécouvrir un artiste talentueux et sincère. Enfin, sa saine philosophie des silences dans la musique, laissera quant à elle totalement circonspect, tous ceux qui ont pu écouter ses dernières prestations live un peu trop massives et grandiloquentes.

Mais, outre ces deux leaders, ce documentaire fait la part belle aux interventions de Richard Wright, pianiste inspiré et compositeur essentiel du monument "Dark side..". Musicien issu du Jazz, Wright a apporté au groupe son talent mélodique indéniable à l’instar du refrain de Us and them qu’il trouva en cours d’enregistrement, ainsi que ses connaissances musicales (et son goût sûr). On lui doit notamment la montée d’accords si particulière du couplet de Breathe, enchaînement qui lui a été inspiré par son écoute approfondie du Kind of blue de Miles Davis. Seul regret côté musicien, Nick Mason, pourtant fantastique batteur, est un peu trop en retrait.

Côté recherches musicales, ce DVD nous enseigne que de nombreuses trouvailles sont parfaitement artisanales, contrairement à l’image synthétique et clinique du groupe. Ainsi, certaines prouesses techniques étaient le fruit d’un long travail de collage manuel (la bande de Money). De même, le mixage des boucles samplées (comme sept ans plus tôt les Beatles pour Tomorrow never knows) était, en l’absence du dieu informatique, un véritable « spectacle rythmique chorégraphié ». De même, de nombreuses structures sont issues de longues répétitions et des tournées du groupe, ce qui brise un peu l’image des Floyd simple laborantins de studios.

Seule véritable critique, le sous-titrage en français est parfois un peu approximatif voire totalement surréaliste. Devant le sérieux des interlocuteurs, ces approximations sont quelques fois comiques, comme sur le long passage consacré à la pochette, traduite ici par "housse".

Un documentaire essentiel pour tous ceux qui aiment le rock.

Guillaume Lebouis

© Etat-critique.com - 30/11/2008

vendredi 17 juillet 2009

1972 : La Playlist


En 10 titres choisis en toute subjectivité, voici un petit panorama musical de 1972 année du Watergate, de la prise d'otages de Munich, mais aussi de la naissance de Cameron Diaz, Zinédine Zidane, Sébastien Cauet et Liam Gallagher d'Oasis(trouvez l'intrus).

NB : les chansons sont à écouter dans le jukebox à droite

1. Townes Van Zandt – Pancho & Lefty : le songwriter Texan (photo) signe là sa plus grande ballade avec cette histoire mystérieuse d'amitié et de bandits mexicains. Mention spéciale aux trompettes mariachis du refrain.

2. Stevie Wonder – Superstition : A l'origine, Stevie destinait ce chef d'oeuvre à Jeff Beck, mais Motown insista pour qu'il l'enregistre lui-même. On l'a donc échappé belle.

3. David Bowie – Rock 'n' Roll Suicide : dans un album où tout vaut de l'or, cette chanson, avec son inimitable progression en crescendo, clôt les débats de la plus belle manière qui soit. Vocalement une des plus belles de Bowie.

4. The Flatlanders – Tonight I'm Gonna Go Downtown : groupe country-rock culte par excellence, les Flatlanders n'avaient pas réussi en 72 à sortir un 33 tours avec cette merveille. C'est dire du niveau musical de l'époque… Un album indispensable pour tout fan de musique roots.

5. The Temptations – Papa Was A Rolling Stone : les pères n'ont pas souvent la cote dans le rock et la soul, ou alors, comme ici, ils sont absents et fantasmés, plutôt papa pierre qui roule que papa poule.

6. Neil Young – The Needle And The Damage Done : Même si son dépouillement jure avec les arrangements soyeux de Harvest, ce manifeste anti-héroïne reste un des sommets de l'œuvre du Canadien.

7. Lou Reed – Walk On The Wild Side : là aussi, c'est l'album entier qu'il faut saluer, mais cet immense classique des seventies, avec sa double ligne de basse (électrique plus contrebasse) et sa galerie de personnages déjantés, reste incontournable.

8. Bobby Womack – Across 110th Street : associée pour toujours à la scène d'intro de Jackie Brown avec Pam Grier magnifiquement roulée sur son tapis roulant

9. Roxy Music – Virginia Plain : en 1972, un groupe étonnant, entre art-rock et glitter, fait son apparition sur la scène anglaise avec ce titre, célébration de la vie nocturne new-yorkaise.

10. Maxime Le Forestier – San Francisco : "C'est une maison bleue / adossée à la colline, on y vient à pied / on ne frappe pas / ceux qui vivent là / ont jeté la clé"; ce à quoi ma fille Cyann, 5 ans, ajoute : "après les voleurs sont venus / et ils on tout dévalisé"… il est bien loin le temps des baba cools…

mercredi 24 juin 2009

Meilleurs albums de 1972 : The Harder They Come


(pour écouter la musique, allez au juke-box à votre droite)

Injustement créditée au seul Jimmy Cliff, la bande son du film de Perry Henzell fut un des premiers ambassadeurs de la culture rasta en Europe et en Amérique, avant l'explosion de Bob Marley.

"Ce film a beaucoup fait pour la musique et pour moi aussi. J'ai rencontré Perry Henzell dans un studio d'enregistrement (…), et il m'a dit qu'il voulait que j'écrive la musique pour le film. Il m'a demandé si je pouvais écrire de la musique de film et j'ai dit "Yeah, man, of course I can, je peux écrire tout ce que tu veux !!".
C'était comme de se retrouver chez le marchand de glaces Kong il y a toutes ces années – faut savoir reconnaître la chance quand elle se présente. Six mois plus tard, Chris Blackwell (Jamaïquain blanc et patron du légendaire label Island) me donne le scénario et me dit que le même type veut de moi comme premier rôle. Je lui réponds que je croyais qu'il voulait juste que je fasse la musique, maintenant il veut que je joue la comédie et j'ai jamais fait ça de ma vie – mais je l'ai pris quand même et je l'ai lu. J'ai aimé, je pouvais m'identifier avec les deux côtés parce que je connaissais l'histoire de Rhygin (brigand des années 1940 et source d'inspiration du personnage principal), je comprenais cet aspect de la vie en Jamaïque, et que je connaissais aussi le milieu de la musique ici puisque je suis dedans depuis mes 14 ans. Ca ne ressemblait à rien que ne puisse pas faire, alors j'ai accepté le rôle. Bon, j'allais tout de même pas dire non, hein ?"

Voilà en gros, selon ses propres mots (extraits de Bass Culture, livre de Lloyd Bradley déjà chroniqué sur ce site), comment Jimmy Cliff mit le pied dans le projet qui allait changer sa vie de star jamaïcaine, et surtout, grâce à la phénoménale bande-son, lancer en Angleterre et aux Etats-Unis le grand boom du roots reggae. Le film raconte l'histoire d'un garçon de la campagne monté à la capitale pour se faire chanteur mais qui, plus par concours de circonstances que par pure méchanceté, finit ennemi public n°1 de la police de Kingston.

Le film (que je n'ai pas vu depuis une nuit de la musique sur Antenne 2 en 1982 avec "I Fought The Law", à l'époque très lointaine où du vrai rock passait sur la télé publique), est décrit par Bradley comme "d'une telle intensité qu'on pouvait sentir l'odeur des ordures dans la rue et la chaleur du soleil". Il méritait une musique à la hauteur.

C'est Perry Henzel qui, autour des deux titres (grandioses) écrits par Jimmy Cliff, à savoir "The Harder They Come" et "You Can Get It If You Really Want", enfilera 8 perles du reggae des années 1967-72. On y retrouve deux précédents succès de Cliff, le très soul Many Rivers To Cross et le paisible Sitting In Limbo, et puis les autres artistes, non crédités d'ailleurs sur la pochette, au son moins léché et plus roots que les productions matinées de soul et de pop de Jimmy Cliff.

Les Maytals de Toots Hibbert apportent deux de leurs meilleurs titres, "Pressure Drop" et le sautillant et tropical "Sweet and Dandy" au rythme calypso, les Melodians chantent la savoureuse V.O. de "Rivers of Babylon". Scotty se paie un "toast" (impro à la rasta) avec "Draw Your Brakes", dans un style proche de celui des Wailers, et les Slickers, avec "Johnny Too Bad" résument totalement le sujet du film, sur une musique pourtant plutôt cool.

Jusqu'à la sortie en 1984 de la compilation "Legend" de Marley, "The Harder They Come" fut la première vente d'albums de reggae de tous les temps. D'un point de vue historique, on peut dire que ce disque, d'avantage que le "Catch A Fire" du même Marley, au son plus policé, fut le point de départ du raz-de-marée rasta qui allait envahir l'Angleterre, les Etats-Unis, puis l'Europe et le monde entier.

mardi 2 juin 2009

Conor Oberst & the Mystic Valley Band - Outer South



Porté par l’enthousiasme de son nouveau groupe, qu’il laisse s’exprimer sans aucun frein, Oberst sort un deuxième album roots et plaisant, rattrapant en générosité un certain manque d’originalité.


Prolifique, l’ami Conor Oberst. Moins d’un an après son premier album éponyme, il nous revient avec 16 nouveaux titres enregistrés avec ses copains du Mystic Valley Band.

Ce qui aurait pu passer l’année dernière pour une escapade est donc devenu un vrai projet musical, et Conor s’y lance avec délectation. Loin de la sophistication pop-rock-electro de ses débuts avec Bright Eyes, le songwriter du Nebraska arrondit les angles, revient aux racines, c'est-à-dire à un rock US classique, simple et carré. Ce qui peut déconcerter certains fans de la première heure. Fini les textes alambiqués et égocentriques, les facéties indie. Oberst est revenu aux sources, à la poussière des routes du Sud profond.

Moins artisanal que le précédent effort, "Outer South" dispose d’un gros son qui le rend agréable à l’écoute, un de ces disques idéaux pour un voyage en voiture, du rock pour la route.

Alors forcément, on le compare partout à Dylan et Springsteen, ce qui soit dit en passant, est un peu vachard, car forcément, à côté de celle des deux maîtres du genre, la musique de ce disque peut paraître moins éclatante.

Ceci dit, Oberst a toujours le don d’écrire de bonnes mélodies accrocheuses, et son groupe est soudé et joue comme jamais. Agrémenté par moments d’un orgue Hammond ou d’un piano par-dessus les tapis de guitares (à la manière justement du E-Street Band) le groupe s’éclate, et compense le relatif manque d’originalité des compos par un enthousiasme de gamins qui ont trouvé l’alchimie, enchaînant les solos sans calcul ni fioritures, comme sur le réjouissant Nikorette et sa rythmique qui donne envie de taper du pied.

Oberst, en bon seigneur, laisse ses camarades chanter et composer sur 6 titres, ce qui fait qu’on se retrouve avec pas moins de 4 interprètes et auteurs différents. Mais l’osmose est telle qu’on s’en rend à peine compte. Plutôt qu’au Zim ou au boss, on pense assez fort aux Heartbreakers de Tom Petty, voire à Costello, sur Garbage Town ou le sautillant Air Mattress et son riff de synthé.

Au final, un album agréable à l’écoute, même s’il ne fait jamais dans l’originalité et que, dans le même genre (album de country-rock fleuve à compositeurs multiples), les Drive-By Truckers, hélas totalement ignorés de ce côté de l’Atlantique, sont deux ou trois crans au-dessus. On attend néanmoins Conor et ses potes en concert, car leur road musique semble forgée pour la scène.

Myspace

Site officiel

mercredi 27 mai 2009

1971 : La Playlist


(avec etat-critique.com)



1. Led Zeppelin – "Stairway to Heaven" : tellement évident qu’on l’oublierait presque. Elle est tellement jouée par les apprentis guitaristes dans les boutiques de guitare que certains magasins aux States feraient payer une amende à ceux qui la jouent (cf. Wayne’s World). Sorry, la chanson ne figure pas sur la playlist Deezer ci-dessous car on n'a pas le droit de mettre du Led Zep sur les blogs sinon on meurt.

2. John Lennon – "Imagine" : le plus grand succès de l’ex Beatle, ou comment déguiser en ballade mainstream un brûlot utopique, anti-capitaliste et anti-religion

3. Al Green – "Let’s Stay Together"
4. Marvin Gaye – "What’s Going On" : ces 2-là ont beaucoup en commun, même si le Sudiste Al Green sonne plus « roots ». Entre sensualité soul et spiritualité gospel, deux chansons qui exhortent à dépasser les querelles intestines et à s'aimer un peu plus dans ce monde de brutes..

5. John Prine – "Hello In There" : totalement oublié aujourd’hui, John Prine est l’un des songwriters les plus talentueux de la scène country alternative. Témoin cette superbe méditation sur la vieillesse. Non, la country, c'est pas toujours ringard, au contraire !

Impossible à trouver sur le Net, alors je me lance, je vous mets une petite démo de cette chanson par votre serviteur (avec mon Baba qui tousse un peu derrière)

Nicolas L - Hello In There (John Prine cover)




6. David Bowie – "Life On Mars ?" : Hervé Vilard ne s’est pas trompé en plagiant ce qui reste un des sommets de Bowie, où le cabaret, Edith Piaf et Sinatra rencontrent le rock.

7. Rod Stewart – "Maggie May" : : avant de virer disco et d’arborer la coupe mulet, Rod the Mod a signé, au début des seventies, une bonne série de hits folk-rocks dont Maggie May est l’apogée

8. The Who – "Won’t Get Fooled Again" : les Who terminaient traditionnellement leurs concerts seventies avec ce flamboyant morceau et son intro mystérieuse au synthétiseur. Côté paroles, c’est plutôt la désillusion post-hippie qui règne.

9. Isaac Hayes – "Theme From Shaft" : Charleston, guitares wah-wah, cuivres, cordes, et des visions de courses-poursuites dans les rues de Harlem. Toutes les séries qu’on a vues à l’époque ont piqué à Isaac Hayes. Le morceau étalon de la Blaxpoitation.


10. Sly & The Family Stone – "Runnin’ Away" : Génie précurseur de Prince, leader d’un des premiers groupes multiraciaux, Sly Stone a su, avec George Clinton, mélanger funk, soul, rock et pop comme aucun autre.

11. Serge Gainsbourg – "Melody" : Les Ailes de la Rolls effleuraient les pylônes…superbe poème en alexandrins ouvrant son album chef d’oeuvre, « Melody » fait montre du grand talent littéraire et musical de son regretté auteur.

12. Pink Floyd – "Echoes" : On ne peut pas parler des années 70 sans évoquer le rock progressif, les morceaux qui durent toute une face de 33tours. « Echoes » en est le parfait exemple, avec ses breaks expérimentaux et son thème mélodique qui annonce Dark Side Of The Moon


Découvrez Al Green!

lundi 4 mai 2009

Meilleurs albums de 1971 : What's Going On



Avec What's Going On, Marvin Gaye s'affranchit de la Motown pour concevoir et produire un album à sa guise. Le résultat est un monument de soul qui changera à jamais la face de la musique noire, tant dans la forme que dans le contenu, traçant la voie pour Stevie Wonder ou Michael Jackson.

A années exceptionnelles, traitement exceptionnel. Tout comme 1970, et peut-être même encore plus, 1971 contient tellement de chefs d'œuvre que deux chroniques d'albums seront le minimum syndical. Car il aurait été trop difficile de choisir entre Led Zeppelin IV et What's Going On, sans parler d'autres pépites de 1971 déjà chroniquées ou non dans ces pages (voir plus bas).

Les années 1970 commencent plutôt mal pour Marvin Gaye. Son amie Tammi Terrel, avec laquelle il chanta de nombreux duos pour la Motown, meurt cette année-là d'une tumeur cérébrale à l'âge de 24 ans. Ce tragique décès plonge Marvin dans une profonde dépression. Il décide d'arrêter la scène et songe même à se faire footballeur. Son mariage avec Anna, sœur de son boss Berry Gordy, bat de l'aile, sa consommation de cocaïne augmente et le fisc est à sa porte.
Et ses rapports avec le même Berry Gordy sont de plus en plus tendus. Un temps tenté par une carrière de crooner sentimental, sorte de Sinatra noir, Marvin Gaye en a marre de ne chanter que des chansons d'amour, et rêve de produire et d'écrire lui-même ses albums.
"En 1969 ou 70, j'ai commencé à repenser entièrement ce que je voulais dire dans ma musique.. J'étais très affecté par les lettres que mon frère m'envoyait du Vietnam, et aussi par la situation sociale chez nous. Je me suis rendu compte qu'il fallait que je mette de côté mes rêves et mes fantasmes si je voulais écrire des chansons qui toucheraient l'âme des gens. Je voulais vraiment attirer leur regard sur ce qui se passait dans le monde."
Tout le projet de What's Going On est là. Ce n'est certes pas tout à fait le premier album de soul à aborder ces sujets (Curtis Mayfield l'a précédé d'un an), mais Marvin pousse l'art à des hauteurs insoupçonnées. Mais pour obtenir le droit de faire "son" album, il va devoir batailler dur avec Gordy, accroché à une vision un peu dépassée du succès commercial et du politiquement correct. Après avoir co-écrit (avec notamment un des Four Tops), enregistré et produit le morceau-titre en 1970, Marvin le présente à Gordy qui finit à grand regert par accepter de le sortir, persuadé que le 45 tour sera un bide.
Erreur d'appréciation : "What's Going On", le single, reste cinq semaines en tête des charts R&B, et trois à la deuxième place des classements pop.

Du coup Gordy, en bon commercial, demande un album entier, et Marvin l'enregistre à Detroit, dirigeant enfin la fabuleuse équipe des Funk Brothers, les musiciens de studio de la Motown, qui seront crédités sur l'album, et ce pour la première fois dans l'histoire de la firme. L'immense James Jameson à la basse, des pointures comme Earl Van Dyke aux claviers, James Messina à la guitare, avaient joué sur plus de numéros uns que les Beatles, Elvis, les Stones et les Beach Boys réunis, et ce dans le plus parfait anonymat …
Ecrit du point de vue d'un soldat de retour du Vietnam, l'album est une suite de chansons qui s'enchaînent, sans transition, créant une gigantesque suite au rythme aérien, portée par des violons et d'innombrables chœurs sur un tapis de basses et de congas, à la fois sensuelle et mystique. La voix de Marvin, couvrant trois octaves, fait des merveilles. Parfois plusieurs lignes vocales se superposent , se répondent, se font écho, créant des harmonies complexes et magnifiques. Côté thèmes, toutes les angoisses de la décénnie y passent : la guerre (What's Happening Brother), la drogue (Flyin' High), l'écologie menacée (le superbe Mercy Mercy Me), la violence des ghettos (Inner City Blues) et celle entre les générations (What's Going On). Le recours passe par la réconciliation, avec Dieu et avec ses proches, chose à laquelle, malheureusement, Marvin ne parviendra jamais dans la vie réelle, et sa fin tristement connue en témoignera.

Chez Marvin Gaye, incapable de vivre une vie équilibrée et tranquille, la musique était le seul moyen d'exorciser et de sublimer le mal-être. Retenons de lui ces cadeaux que sont ses albums, malgré leur aspect apaisé et élégant, sont pourtant nés le plus souvent dans la douleur.



Autres grands albums de 1971

The Who – Who's Next
Serge Gainsbourg – Histoire de Melody Nelson
David Bowie – Hunky Dory
The Rolling Stones – Sticky Fingers


Découvrez Marvin Gaye!

Meilleurs albums de 1971 : Led Zeppelin IV



En 1971, le dirigeable atteint sa vitesse de croisière, et vole à des sommets jusque-là inexplorés. Mais qu'est-ce qui fait donc la grandeur de cet album-phare des seventies ? Décorticage express.


1971… Encore une année monstre par le nombre d'excellents albums sortis. Alors pour une année monstre, il est logique d'élire un album-monstre. Monstre par son chiffre de ventes, par sa notoriété, par son influence et bien sûr monstre de qualité et de maîtrise sonore et visuelle.
Led Zep, avec ce quatrième album sans nom, sort son chef d'œuvre absolu. Synthèse ou plutôt alchimie totale de ce que tout le groupe avait bâti jusque-là : hard rock, blues, et folk britannique, avec ce côté sombre et magique qui fascine (ou énèrve : chez les punks, ça passe moyen..). Alors bien sûr on peut toujours en préférer un autre, mais celui-ci il faut bien l'admettre, concentre tout ce qui fait la légende du Zep, mais aussi du hard rock en général.
Il existe des tas de raisons d'aimer Led Zep IV. Examinons-en quelques-unes, en commençant par ce qui saute aux yeux.
D'abord, bien sûr, la plage n°4. Chanson ultime des seventies, chanson la plus diffusée de tous les temps par les radios FM américaines, "Stairway To Heaven" reste, qu'on le veuille ou non, un des grands chefs d'œuvre de Led Zeppelin, même si Plant, un peu blasé, avait fini par l'appeler "la p.. de chanson de mariage" (bloody wedding song) . Déjà à l'époque, le groupe, conscient de son pouvoir d'attraction, avait refusé de la sortir en single, pour amener les fans à écouter le reste de l'album.
Ensuite, évidemment, la pochette. Sans nom de groupe, sans titre d'album. Les professionnels du disque avaient hurlé, parlant de "suicide commercial". En fait, c'était un des plus beaux coups de communication visuelle du rock seventies. Et ça n'a rien de péjoratif. Au départ, c'était une vengeance face à certains critiques qui, à l'époque, on l'oublie, faisaient la fine bouche face à Led Zeppelin, les accusant d'être un groupe superficiel pillant le répertoire blues sans toujours citer ses sources, notamment sur le deuxième album. A la place du nom du groupe, Page imagina les fameuses runes représentant chacun des membres, dont le fameux "Zoso" qu'il choisit pour lui-même. Mystérieux, cryptique, ésotérique… (certains disent quand même que Bonham choisit sa rune pour sa ressemblance avec le logo d'une marque de bière..). On pourrait écrire un article entier sur la pochette (le vieillard aux fagots, les HLM, le sage à la lanterne), mais il est vrai que sans elle, l'album sonnerait d'une façon différente.
Enfin, les circonstances de l'enregistrement, tout aussi légendaires, puisque la plupart des morceaux furent enregistrés dans un manoir victorien de l'East Hempshire avec le studio mobile des Rolling Stones, permettant aux musiciens de répéter dans toutes les pièces (voir le bel article de Manœuvre dans sa Discothèque idéale).
Une fois évoqués ces aspects, il reste quasiment l'essentiel en fait . Ce qui fait la force de l'album, c'est sa cohésion et sa parfaite unité esthétique. Le groupe franchit un nouveau palier. Fini le blues-rock à la Cream ou à la Jeff Beck, bien que Page avait déjà pas mal innové dans ses premiers albums. Le troisième album annonçait la couleur, mais séparait en deux faces morceaux électriques et acoustiques. Là encore "Stairway To Heaven", qui démarre sur des arpèges de guitare sèche et se termine dans une apothéose électrique, est symptomatique de la fusion opérée par le quatuor. Led Zep arrive sur "le IV" à faire une synthèse de toutes ses influences musicales : hard rock, avec les deux monstrueux premiers morceaux, "Black Dog" et ses riffs démultipliés, et l'hénaurme "Rock and Roll", fantastique chevauchée à la gloire des années 50, née d'une jam sur un morceau de Little Richard. Le folk anglais et ses références à la mythologie de Tolkien, avec "Battle of Evermore" et le somptueux "Going To California", l'autre ballade, entièrement acoustique celle-ci, de l'album. Des morceaux sortis de nulle part, hybrides et psychédéliques comme "Four Sticks" ou "Misty Mountain Hop"; et en guise de finale, une fantastique reprise d'un vieux standard de blues des années 30 de Memphis Minnie et Kansas Joe, "When The Levee Breaks", la chanson préférée de Page, et c'est bien mérité. Epique, sombre et humide comme une crue du Mississippi (le sujet original de la chanson), avec ses interventions d'harmonica et de slide guitare. La guitare qui est bien sûr la star de cet album, utilisée sous toutes ses coutures, acoustique ou électrique, Fender ou Gibson. On n'oubliera non plus (et on n'en parle jamais assez) le rôle considérable du son de la batterie de Bonham, tellurique, puissante, colonne vertébrale de ce grand reptile musical. Plant y ajoute cette voix androgyne, à contre-pied de la puissance et de la rythmique de la musique. Et John Paul Jones, discret comme un bon bassiste britannique, reste l'arrangeur du groupe, notamment sur "Stairway To Heaven" dont il organisa la lente montée en puissance. La messe étant dite, il ne nous reste plus qu'à nous ruer une fois de plus vers notre exemplaire éprouvé de Led Zeppelin IV.
On se retrouve prochainement, car nous n'allons pas quitter l'année 71 sans faire un petit tour du côté d'un certain fils de pasteur officiant pour la Motown…

samedi 11 avril 2009

Anthology of American Folk Music


Avec l'averse de productions estampillées "folk" de ces dernières années, il est plus que temps de revenir aux fondamentales et à la bible du genre, coffret-fleuve sorti en 1952, qui inspira Dylan, Joan Baez et les autres.

Tout chroniqueur abusant du mot "folk", et l'utilisant chaque fois qu'il entend une piste de guitare acoustique dans un morceau devrait être obligé d'écouter un à un ces 84 titres, enregistrés… entre 1927 et 1932 !
C'est tout simplement à l'éclosion de la musique populaire américaine qu'on assiste en découvrant ce coffret de 6 CD magnifiquement emballé et annoté, œuvre du fou génial Harry Smith (1923-91).
Ce grand beatnik devant l'éternel vaudrait à lui seul une chronique : sorte d'artiste total, mystique attiré par le chamanisme, il fut un des pionniers du cinéma expérimental américain, et oeuvra aussi en tant que peintre ou sculpteur. Linguiste et anthropologue autodidacte, il parlait couramment deux dialectes indiens. Musicologue, il se passionna pour le folk, le jazz et la musique amérindienne, enregistrant les chants des rituels du Peyotl des Kiowa (on imagine aisément qu'il a du participer au rituel…). Et surtout, c'était un collectionneur fétichiste d'objets improbables : avions en papier, oeufs de Pâques ukrainiens, et bien sûr, 78 tours de musique folk d'avant-guerre.
Or, comme tout bon beatnik, Harry Smith était régulièrement fauché, et c'est au cours d'une période de vaches maigres particulièrement carabinée qu'il proposa à Folkway Records de leur vendre sa collection de vinyles. Le patron du label, Moses Asches lui suggéra au contraire de réaliser une anthologie, ce qu'il fit, en retenant des titres enregistrés entre 1927 et 1932, véritable âge d'or du folk, du blues, de la country et du gospel d'avant-guerre.
C'est en 1927 que les maisons de disques commencent à enregistrer à tour de bras, sur le terrain ou en studio, des musiciens du sud des Etats-Unis. Les progrès technologiques (l'avènement de l'enregistrement électrique et du microphone) et surtout la prise de conscience qu'un énorme marché existe pour ce type de musique aussi bien chez les Blancs que chez les Noirs les ont poussé à quitter les studios de New York ou de Chicago pour venir chercher les musiciens sur place et éventuellement les ramener dans le Nord pour enregistrer.
Cette vague se terminera en 1932 avec la crise économique.
Harry Smith a bâti très finement sa compilation, mêlant notamment musiciens noirs et blancs qui à l'époque sortaient sur des labels bien distincts. C'est la meilleure preuve de l'interpénétration totale des musiques noires et blanches dans le Sud, car parfois il est impossible à l'oreille de connaître la couleur de peau des intérprètes.
L'anthologie est divisée en trois parties de deux disques chacune. La première, "Ballads" se concentre sur les vieilles folk songs, remontant parfois jusqu'au Moyen Age anglais, irlandais ou écossais et qui furent conservées, intactes, grâce à l'isolement géographique des habitants des Appalaches. D'autres remontent au 19e siècle et sont de véritables créations américaines (comme le célèbre "John Henry"). On y entend de véritables joyaux interprétés par des "hillbillies" au banjo ou par des bluesmen à la guitare ou à l'harmonica. La deuxième partie "Social Music" se concentre sur les airs de danse et les chants religieux, et sur la création du gospel noir et blanc. On y entend notamment des chants cajun de Louisiane tout à fait saisissant, dans le patois français des bayous. La troisième et dernière, "Songs", voit l'apparition de formes plus abouties, notamment la country et le blues. Impossible de citer tous les artistes tant ils sont (malheureusement) oubliés aujourd'hui, mais certains comme les fabuleux bluesmen Mississippi John Hurt, les banjoïstes Lascom Lamar Lunford ou Clarence Ashley ou encore la Carter Family sont dignes des plus grands interprètes. La qualité sonore est d'avant-guerre, il faut donc un certain temps pour s'y habituer, certains morceaux sont un peu durs à écouter, mais constituent des documents très précieux sur cette musique directe, simple et sans triche qui influença toute une génération.

Car après sa sortie en 1952, l'anthologie devint un objet de culte pour toute la deuxième génération du folk, les Bob Dylan, Joan Baez et consorts. Une citation Dave Van Ronk, un des premiers d'entre eux, dans les notes de pochette, le résume bien "On connaissait chaque parole et chaque note de chaque chanson, y compris de celles qu'on détestait".
Plus de 80 ans après, cette musique est toujours aussi forte, et l'anthologie, un bon moyen de mettre un pied dans le monde de la musique traditionnelle américaine d'avant guerre, celle qu'on entend dans O' Brother. Mais attention : vous risquez de ne plus jamais en sortir !



Pour aller plus loin :

Old Weird America, site (en Anglais) d'un Français passionné par l'anthologie

Et (évidemment)sur les musiques "roots", voir River's Invitation, mon autre blog (en Anglais aussi)


Bill & Belle Reed - Old Lady and the Devil (buy) (1928)

dimanche 22 mars 2009

1970 : la playlist


Reprenons les bonnes habitudes avec les années 1970, et l'année du même nom, un des plus grands crus toutes décennies confondues de l'histoire du rock. Remarquez, les deux suivantes ne sont pas mal non plus… Bref, l'embarras du choix !

1. Curtis Mayfield - Move On Up : Curtis fut avec, Isaac Hayes, le grand précurseur de la soul "consciente", la grande soul qui désormais se décline en albums. Marvin et Stevie suivront.

2. Derek & The Dominos - Layla : que de souvenirs au son de cette inusable intro de guitare, de ce superbe final au piano. Le grand chef d'œuvre de Clapton, inspiré par son amour pour la femme de George Harrison.

3. The Maytals - Pressure Drop : le reggae sort de l'oeuf cette année-là, fils de papa ska et de maman rock steady, avec entre autres ce superbe morceau sur la tension des ghettos de Kingston, qui cartonnera deux ans plus tard avec la B.O. de Harder They Come.

4. James Brown - Sex Machine : Vous vous rappelez l'émission du même nom de Manœuvre et Dionnet, ce cocktail sexe et groove sur la télé publique des années 80 ? Avec, bien sûr cet inusable hymne national du funk au générique…

5. Simon & Garfunkel - Bridge Over Troubled Water : pour tous ceux qui ont toujours cru que Garfunkel ne servait à rien, le grand blond pousse tout seul la chansonnette sur cette magnifique ballade. Résultat : une des plus grosses ventes du duo.

6. Barbara – L'Aigle noir : pendant 8 mois de 1970, j'étais dans le ventre de ma mère, ce qui expliquerait mon amour pour ces années-là ? Sauf qu' elle n'écoutait ni James Brown, ni Neil Young, ni Curtis; mais cette chanson-là, oui, sans doute.

7. The Byrds – Chestnut Mare : un favori perso que ce magnifique titre extrait d'un album oubliable des Oyseaux, chant d'amour d'un homme pour une …jument

8. Jimi Hendrix - Star Spangled Banneer (Live at Woodstock) : Hendrix sonne le réveil final de la grand messe hippie à 8 heures 30 du matin devant les quelques zombies survivants dispersés dans la boue. Son hymne américain parasité par les bruits des bombardements du Vietnam symbolise la fin du rêve de paix et d'amour.

9. Black Sabbath - Paranoid : le premier morceau heavy metal ? Se démarquant du hard blues de Led Zep, Osbourne et ses potes créent un genre nouveau, noir, flippant (la pochette), teigneux et terriblement moderne.

10. Chicago – 25 or 6 to 4 : on les a oubliés, vite rangés dans la catégorie soft rock, mais ces gusses-là savaient jouer, intégrer des rythmes jazz et latins à un heavy-rock assez en vogue à l'époque, mélanger avec bonheur et efficacité cuivres (le trombone de James Pankow) et guitares saturées (superbe solo de Terry Kath).


Découvrez Curtis Mayfield!

mercredi 18 mars 2009

Anthony & the Johnsons - The Crying Light

(avec etat-critique)



Antony, l'androgyne à la voix de velours, confirme, avec un magnifique troisième album épuré et quasi-mystique, qu'il est bien un des grands artistes de la décennie.

A écouter en lisant cette chronique: 3 titres sur Myspace

Son dernier opus remontait à 2005, c'était le désormais classique I Am A Bird Now, qui fit connaître ce géant transgenre, doté d'un organe vocal tout aussi androgyne que son apparence extérieure. Une voix unique qui rappelle celle de Bryan Ferry par son timbre, et parfois, lorsqu'elle s'envole, celles de Jeff Buckley ou Roy Orbison par sa dimension quasi-lyrique.

Un personnage totalement unique, marqué par les grandes diva travesties des années 1980 que furent Marc Almond ou Boy George, mais qui est aussi un fan invétéré d'Otis Redding. Une sorte d'extraterrestre au corps d'ours et à la sensibilité extrême, auteur d'une musique très mélancolique, lente, presque funèbre, mais saisissante de beauté, accompagné d'un excellent groupe mélant sonorités pop et classique.

Depuis ce succès, on a beaucoup vu et entendu Antony, qui a collaboré à pas mal de projets avec Lou Reed, Björk, ou encore avec le groupe néo disco Hercules & Love Affair pour l'excellent single "Blind" l'année dernière.

On en était presque à se demander si notre bonhomme allait un jour nous pondre enfin un vrai album, mais il a fini par nous combler en ce début d'année 2009.

Nous combler, car vraiment, ce Crying Light est un beau cadeau. Antony, très perfectionniste, n'a pas chômé en studio, partant de 25 chansons pour n'en garder que dix, travaillant parfois plusieurs semaines avec plusieurs arrangeurs sur le même morceau.

Il en résulte (paradoxalement) un disque épuré, presque austère par moments, moins facile peut-être que le précédent. La base musicale n'a pas vraiment changé, on retrouve toujours ces chansons intemporelles, où la pop rencontre la musique minimaliste de Philip Glass ou Gavin Bryars, et ces rythmes lents et mélancoliques. La touche soul est un peu moins présente, sauf sur "Aeon" et ses arpèges de guitare électrique à la Steve Cropper. Exit aussi les duos qui parsemaient I Am A Bird.

Antony semble apaisé, moins pressé de crier sa douleur, moins arty, et semble avoir pris une orientation mystique, plus universelle, à l'image du visuel de pochette, une photo du danseur de bhuto Kazuo Ohno aujourd'hui centenaire et contraint à l'immobilité. C'est, de même, à un voyage immobile qu'il nous invite, un voyage aux confins de la vie et de la mort, une communion avec la nature, une recherche d'équilibre. Cela aurait pu tourner au New Age totalement cucul, mais c'est au contraire bouleversant d'authenticité et de sobriété. D'abord par ce que le spiritualisme à la Antony n'a rien de béat ni d'optimiste. La douleur, la mort, sont toujours présentes, mais elles semblent presque acceptées, comme l'autre face de la vie et de la création.

Ensuite et surtout, parce que ce mysticisme s'exprime à travers une musique encore plus soignée. Vocalement, Antony a appris à ménager ses effets, même s'il reste tout à fait impressionnant, rappelant même le grand chanteur soufi Nusrat Fateh Ali Kahn sur "Dust and Water". Fruits d'un travail méticuleux, les arrangements lui fournissent un écrin idéal, procédant par petites touches d'avantage que par empilement. Ainsi les volutes de violons qui viennent clore "Kiss My Name", où la clarinette d'"Epilepsy Is Dancing". Et puis, comme sur IAm A Bird, le groupe nous gratifie d'un final en apothéose avec Everglade et ses envolées de cordes et de vents.

Les privilégiés qui ont réussi à acheter une place se régaleront certainement au Rex le 9 avril, car sur scène, il sont paraît-il aussi bons que sur disque.

vendredi 13 mars 2009

Best of albums 1970 (2) : CCR - Cosmo's Factory

Cosmo's Factory
CREEDENCE CLEARWATER REVIVAL
(Fantasy, 1970)

L'année 1970 est trop riche pour une seule chronique. On retrouve donc le dernier (et peut-être le meilleur) album du quartette le plus roots du rock américain, concentré de rock'n roll brut, mélange de tubes imparables et de reprises au millimètre de standards du patrimoine rock et R&B.

"You can't judge a book by looking at its cover" disait Bo Diddley. On finira de s'en convaincre avec Cosmo's Factory, un des meilleurs albums du rock 'n' roll dans une des plus laides pochettes jamais fabriquées. Mais qu'est-il passé par la tête de John Fogerty pour accepter ça ? Bon, évidemment avec ses chemises à carreaux dans le pantalon et sa coupe au bol datant de 1965 quand tout le monde portait des fourrures, des sandales et laissait sa chevelure en friche, avec sa musique totalement dépourvue d'artifices au moment où les Pink Floyd s'enregistraient en train de prendre le petit dèj' et mettaient ça sur disque, c'est sûr que le leader de Creedence n'était pas trop porté sur les apparences. Mais quand même, ces couleurs criardes, la moquette rouge et l'inimaginable tenue du batteur Doug "Cosmo" Clifford en espèce de fuseau moule-burnes vermillon et tee shirt informe juché sur son vélo de course comme un sportif baba du dimanche, ça vaut son pesant d'or. La photo représente en fait la Cosmo's Factory, un entrepôt de Berkeley où le groupe répétait, et que le batteur avait surnommé ainsi en raison de la discipline de fer du patron, John Fogerty, qui exigeait qu'on y repétât tous les jours. L'usine, quoi.
Et justement, Creedence, en 1969 et 70, est une impressionnante usine à tubes, à albums et à tournées. Sans doute le plus grand groupe de rock de ces deux années-là, succédant souvent aux Beatles dans les référendums des lecteurs, faisant la nique aux Stones et à Led Zep. Mais qui s'en souvient aujourd'hui ? Car leur musique regardait déjà en arrière, vers la source, c'est-à-dire la marmite des musiques venues du deep South : blues, country, rhythm and blues et rockabilly. A l'époque, c'était la matrice du rock qu'on appelle aujourd'hui "classique".
John Fogerty, homme à tout faire de Creedence, composait comme un Dieu ("Lookin' Out My Back Door", "Proud Mary"), jouait de la guitare avec une énérgie et un son incroyable (l'intro de "Up Around The Bend"), chantait d'une voix qui n'avait rien à envier à Little Richard ("Travelin' Band"). Des mélodies simples, directes, avec un son qui évoquait le bayou de Louisiane et les studios Sun de Memphis mais made in San Francisco Bay.
En 1970, après deux années de tournées ininterrompues et pas moins de trois albums publiés dans la seule année 1969 (tous à acheter les yeux fermés), Creedence sort deux 45 t, "Travellin' Band" / "Who'll Stop The Rain" (numéro 2) en janvier, et "Up Around The Bend"/"Run Through The Jungle" (numéro 4) en avril. Très révélateur de l'époque, puisque les deux faces B, des pépites, auraient tout aussi bien pu sortir en single elles aussi. On calculait moins, en 1970.

Le groupe entre en studio entre deux tournées, l'album est enregistré en deux temps trois mouvements et sort le mois suivant. Pourquoi s'embêter ?
Ecouter Cosmo's Factory, c'est presque comme d'assister à une répète du groupe. Le son est brut, l'énergie est hallucinante, la voix et la guitare hurlent à qui mieux mieux, et les paroles "qu'ils écouteront quand ils seront fatigués de danser", offrent mine de rien un commentaire avisé sur l'époque de Woodstock et du Vietnam. Aux chansons de Fogerty s'ajoutent des reprises de choix : un Bo Diddley (le blues "Before You Accuse Me"), un Roy Orbison ("Ooby Dooby") au solo de guitare exécuté note pour note, un Arthur Crudup / Elvis Presley ("My Baby Left Me"), et surtout, une version très gonflée du "I Heard It To The Grapevine" de Marvin Gaye : pas moins de 11 minutes de jam débridée, mais qui tient parfaitement la route.
Et c'est l'occasion de tordre le coup à une idée reçue concernant Creedence, taxé souvent de "groupe à singles" qui remplit ses albums avec des reprises. C'est oublier un peu d'où ils viennent, c'est-à-dire d'une tradition roots où la reprise est courante, où, dans une musique aux structures variant peu, c'est l'intensité de l'interprétation qui compte, beaucoup plus que le copyright. C'est un peu comme de dire que les blues sont tous pareils, ou qu'Elvis n'est pas un grand artiste parce qu'il n'a jamais rien composé. C'est ne rien comprendre au rock des origines.
Le public, lui, s'en foutait et il avait raison : meilleure vente du groupe, Cosmo's Factory se classe n°1 aux USA, au Royaume-Uni et en Australie.
Pour Creedence, c'était déjà le chant du cygne. Apparues au grand jour pendant les sessions de l'album, les tensions internes allaient avoir raison du groupe, qui se révélera incapable de durer. Mais bon, après quatre chefs d'œuvre en deux ans, on peut les excuser..


jeudi 12 mars 2009

Best of albums 1970 (3)

A écouter également toutes affaires cessantes :

John Lennon - Plastic Ono Band
Pour avoir une bonne idée de l'état d'esprit (mais aussi l'état tout court) de Lennon quand il enregistra cet album cathartique et minimaliste, il faut absolument lire Lennon Remembers, interview inédite de Jann Wenner de Rolling Stone datant de 1971. On y découvre un John totalement à fleur de peau, écorché, de mauvaise foi, parano, complètement remonté contre les Beatles mais capable de traits de génie absolus. Le plus dingue (et de ce point de vue le titre du bouquin est mal trouvé ou alors c'est ironique), c'est qu'il ne se souvient même pas ni de l'ordre chronologique, ni des titres mêmes de certains albums des Beatles ! Lucy au ciel avec les diamants y serait peut-être pour quelque chose ?


James Brown - Sex Machine (live)
Les 8 ou 9 premiers morceaux de l'album pourraient faire partie des meilleurs live jamais enregistrés, sauf qu'il n'ont pas été enregistrés en concert mais en studio; ceci dit les musiciens (les fameux JB's avec les frères Collins) sont tellements habités que l'illusion fonctionne, et on s'en fout de savoir s'il y avait du vrai public ou pas, mais entendre "Sex Machine" en version de 11 minutes ou "Give It Up Or Turn It a-Loose" est une véritable expérience. Un tel concentré de funk, d'énergie est tout à fait incroyable. Dommage que l'album soit aussi hétéroclite, puisqu'en fait les derniers morceaux sont enregistrés eux en concert et avec le groupe d'avant et sont musicalement un ton en-dessous.


Van Morrison - Moondance
N'en déplaise à Ungemuth, le critique de Rock & Folk allergique à Van the Man, cet album est magnifique. Point. Plus accessible qu'Astral Weeks (tout aussi excellent), il réussit un mariage parfait, et finalement assez peu tenté, entre folk et soul. Lâme irlandaise et la voix très afro-américaine de Morrison accouchent d'un bien bel album lumineux, chaleureux, avec de petits chefs d'oeuvre de chansons comme "And It Stoned Me", "Moondance" ou "Into The Mystic".


N'oubliez pas de consulter mon top 30 de 1970


Découvrez John Lennon!

mardi 10 mars 2009

un livre : Great Black Music, de Philippe Robert

Great Black Music : un parcours en 110 albums essentiels
Philippe ROBERT (2008, Le Mot et le reste)

Philippe Robert retrace 50 ans de lutte pour la reconnaissance du peuple noir à travers cette belle anthologie, même si le choix révèle d'un fort parti-pris.

L'exercice de l'anthologie est un genre en soi dans la production littéraire sur la musique. Journaux, magazines, livres, et maintenant sites produisent sans cesse des listes des meilleurs albums de tous les temps. Pour ceux qui aiment ce genre d'exercice, ces listes sont souvent une mine d'or, d'abord pour démarrer ou compléter une discothèque, et aussi pour ce qu'elles recèlent mais aussi ce qu'elles ont oublié.

Grosso modo, il existe deux types de listes d'albums de tous les temps. Celles, souvent collectives, qui se veulent être à elles seules un résumé objectif de l'histoire du rock ou du genre concerné, faisant bien attention à ne rien oublier, comme celles du magazine Rolling Stone. De ce point de vue , le projet acclaimedmusic.net, du Suédois Henrik Franzon, qui recense et compile depuis des années toutes ces listes pour en faire une sorte de compilation des compilations, un méta-classement des 3000 meilleurs albums et chansons les plus acclamés, vaut vraiment le détour.

Et puis il ya les listes plus personnelles, celles qui reflètent les goûts et le parcours d'une personne, sans trop se soucier d'exhaustivité ou d'impartialité. La Discothèque idéale de notre cher Manoeuvre national en constitue un excellent exemple.

C'est un peu à cette seconde catégorie qu'appartient Great Black Music de Philippe Robert. Ce collaborateur des Inrocks, de Vibrations et de Jazz Magazine (excusez du peu) n'en est pas à sa première anthologie, puisqu'il avait déjà publié Rock, Pop, Un Itinéraire bis en 140 albums essentiels ainsi que Musiques expérimentales, une anthologie transversale.
Il a donc décidé de s'attaquer à la musique noire, sans cette fois-ci éviter systématiquement les sentiers battus. Ceci dit, il s'impose un parti-pris, qui, s'il n'est pas accepté par le lecteur, pourra faire grincer des dents. Ce qu'il appelle la "Great Black Music", selon une expression dûe à l'Art Ensemble Of Chicago, c'est la musique noire "consciente", c'est à dire porteuse des revendications du peuple afro-américain. Une musique "au poing levé" comme l'écrit Florent Mazzoleni dans sa préface.
On y trouvera donc très peu de blues, qui n'a jamais été une musique politique, ou sinon de manière codée. Les bluesmen, jusque dans les années 50-60 avaient trop peur (et à raison) de la répression pour s'exprimer haut et fort. Pas non plus de rockers noirs comme Little Richard, Chuck Berry ou Fats Domino. En fait tout ce qui est soupçonné de racolage vers le public blanc (donc toute la production Motown des années 60) est écarté. De Michael Jackson, on trouvera Off The Wall et sa pochette originale (où il ne s'est pas encore fait refaire le nez) plutôt que Thriller.
Ensuite, l'anthologie, qui commence en 1954 avec Lady Sings The Blues de Billie Holiday, et se termine avec Vietnam : Reflexions de Billy Bang (2005) fait la part belle aux années soixante-dix (72 albums sur 110), en passant très vite sur le rap et autres styles plus récents.

Cela dit, l'amateur de soul et de jazz des seventies sera plus que comblé. Chaque album fait
l'objet d'une chronique fouillée. L'érudition de Philippe Robert ne semble pas connaître de limites, et l'homme, qu'on devine très gourmand, recommande pour chaque album une bonne dizaine d'autres disques à écouter pour aller plus loin. La règle d'un album par artiste, qui a donné lieu à des choix cornéliens (notamment pour Stevie Wonder dont Talking Book a été retenu), permet à l'auteur de multiplier les pistes, allant des têtes d'affiche (Prince et Sign O The Times, Marvin et What's Goin' On, Hendrix et Electric Ladyland) à des pépites moins connues comme des albums de Joe Simon, Etta James, les Congos ou encore les excellents Meters de la Nouvelle-Orléans. Bref, un bon moment et un ouvrage de référence utile à celui qui en aura compris les limites, parfaitement assumées par l'auteur.



Liens utiles : d'abord, la liste des 110 albums

Great Black music : 110 essential albums (Microsoft Word document)

Great Black music : 110 essential albums (Lien Web vers le forum Acclaimed Music)

Egalement :

le site http://www.acclaimedmusic.net/, et ses équivalents pour le cinéma, http://www.theyshootpictures.com/ et http://www.films101.com/

Et puis, bien sûr, pour se rendre compte des trésors musicaux abordés dans ce livre, rien de tel qu'une petite playlist :


samedi 28 février 2009

Meilleur album de 1970 : Neil Young - After The Gold Rush

(publié sur etat-critique.com le 1er mars)



Entrons de plain pied dans ce nouveau cycle années 70 avec un disque miraculeux, qui est à la fois un favori personnel et un chouchou des anthologies en tous genres. On se lève tous pour Neil Young !

Alors que débute l'année 1970, Neil Young est un homme très occupé, jouant avec deux groupes à la fois : "son" Crazy Horse, avec lequel il a déjà publié Everybody Knows This Is Nowhere l'année précédente, et Crosby, Stills, Nash & Young , alors au faîte de leur popularité. Enregistrements, concerts, tournées se suivent sans relâche, mais Neil a tout de même le temps de travailler sur un projet d'album solo.

Le chanteur est éreinté par l'aventure CSNY, super-groupe adulé mais miné par les tensions internes et les contradictions. Quatre icônes hippies qui prêchent l'amour sur scène et se chamaillent, voire en viennent aux mains, dès qu'ils en sortent. Neil Young aspire au calme, à l'intimité, et imagine un projet beaucoup plus simple et spontané que la musique très travaillée du quatuor.
Il veut un album "de la qualité de ceux de la fin des années 50 ou des sixties, des Everly Brothers ou de Roy Orbison." " They were made at once", ajoute-t-il, ce qui veut dire à la fois qu'ils étaient enregistrés rapidement, et en live. Finis les séances de studio où chacun enregistre sa partie dans son coin, en 49 prises. Neil, et c'est ce qui fait son génie particulier, a toujours privilégié la clarté, la simplicité, l'immédiateté, et cela se ressent particulièrement dans After the Gold Rush, un de ses albums les plus dépouillés et les plus limpides.

Pourtant, les circonstances de l'enregistrement furent plutôt chaotiques. Young voulait s'appuyer sur les rustiques Crazy Horse pour l'accompagner, mais le guitariste Danny Whitten devient accro à l'héroïne juste à ce moment-là, en mai 1970, et se révèle vite ingérable. Neil Young, toujours épidermique, vire tout le groupe sans ménagement et se retrouve tout seul. Il fait alors appel en urgence à Greg Reeves, ex-bassiste de CSNY, et surtout ancien musicien de session des studios Motown, puis à Stephen Stills qui vient faire quelques choeurs. Peu après, il se souvient de Nils Lofgren, jeune guitariste de 19 ans qui s'était invité dans sa loge lors de la tournée CSNY et lui avait tenu la jambe une demi-heure. Impressionné par son talent et son culot, Young rappelle Lofgren mais l'engage pour jouer… du piano, instrument qu'il ne maîtrise pas totalement. Un coup de bluff typique du Canadien, mais qui s'avérera payant : la combinaison entre le jeu simple de Lofgren, la batterie sans fioritures de Ralph Molina, rappelé de Crazy Horse, et la basse galopante et experte de Reeves sert magnifiquement les chansons.

Dans ce domaine, le Canadien est d'une fécondité hallucinante : "c'était comme si les chansons coulaient de lui", se souvient Lofgren (aujourd'hui guitariste de Springsteen). Le producteur David Briggs raconte comment Young "s'asseyait en haut dans le salon pour travailler à une chanson, et puis on descendait tous au sous-sol, on faisait tourner les bandes et c'était parti". Car la plupart de l'album fut enregistré dans la maison de Neil à Copanga Canyon, et en quelques jours, ce qui ne manqua pas d'inquiéter Young, qui se demandait si quelque chose de fait aussi rapidement pourrait être si bon que ça.

Ce fut d'ailleurs, dans un premier temps, la réaction des critiques. Rolling Stone, par exemple, éreinta l'album (ils se sont rattrappés depuis). En revanche, le public suivit avec enthousiasme : After The Gold Rush, premier grand chef d'œuvre de Neil Young, marque définitivement son entrée dans la cour des grands. Onze chansons de rêve, avec une majorité de tempos lents et de sonorités acoustiques, et puis bien sûr "Southern Man", le morceau de bravoure éléctrique que le loner avait testé sur scène avec CSNY; deux ballades apocalyptiques et délicates à la fois (le morceau-titre et "Don't Let It Bring You Down"), deux superbes chansons d'amour ("Birds "et "I Believe In You"), deux pépites folk ( "Tell Me Why" ou "Only Love Can Break Your Heart" et ses chœurs célèstes). J'arrête là l'énumération par manque de place : chacune mérite d'être citée. La voix de Neil Young, très haut perchée, énigmatique comme ses textes, ajoute à l'ensemble un cachet unique. C'est simple, mystérieux, nostalgique sans jamais sombrer dans la déprime, sombre par instants, joyeux par d'autres, et terriblement mélodique. Le public ne s'y trompe pas, qui résèrve au chanteur un accueil triomphal lors de la tournée qui suivra.

Et les aléas continueront de jalonner et de façonner la carrière du grand Neil. Quelques semaines après l'enregistrement, il se bloque le dos en soulevant une lourde pièce de bois. C'est le début de ses problèmes de vertèbres qui à terme lui rendront douloureux un usage prolongé de la guitare électrique pendant deux ans; cela donnera Harvest, mais ça, c'est une autre histoire…


D'autres posts suivront sur cette inépuisable année 1970. C'est quand même autre chose que les eighties !

En bonus, la version originale de la seule reprise de l'album :



Découvrez Neil Young!