mercredi 27 mai 2009

1971 : La Playlist


(avec etat-critique.com)



1. Led Zeppelin – "Stairway to Heaven" : tellement évident qu’on l’oublierait presque. Elle est tellement jouée par les apprentis guitaristes dans les boutiques de guitare que certains magasins aux States feraient payer une amende à ceux qui la jouent (cf. Wayne’s World). Sorry, la chanson ne figure pas sur la playlist Deezer ci-dessous car on n'a pas le droit de mettre du Led Zep sur les blogs sinon on meurt.

2. John Lennon – "Imagine" : le plus grand succès de l’ex Beatle, ou comment déguiser en ballade mainstream un brûlot utopique, anti-capitaliste et anti-religion

3. Al Green – "Let’s Stay Together"
4. Marvin Gaye – "What’s Going On" : ces 2-là ont beaucoup en commun, même si le Sudiste Al Green sonne plus « roots ». Entre sensualité soul et spiritualité gospel, deux chansons qui exhortent à dépasser les querelles intestines et à s'aimer un peu plus dans ce monde de brutes..

5. John Prine – "Hello In There" : totalement oublié aujourd’hui, John Prine est l’un des songwriters les plus talentueux de la scène country alternative. Témoin cette superbe méditation sur la vieillesse. Non, la country, c'est pas toujours ringard, au contraire !

Impossible à trouver sur le Net, alors je me lance, je vous mets une petite démo de cette chanson par votre serviteur (avec mon Baba qui tousse un peu derrière)

Nicolas L - Hello In There (John Prine cover)




6. David Bowie – "Life On Mars ?" : Hervé Vilard ne s’est pas trompé en plagiant ce qui reste un des sommets de Bowie, où le cabaret, Edith Piaf et Sinatra rencontrent le rock.

7. Rod Stewart – "Maggie May" : : avant de virer disco et d’arborer la coupe mulet, Rod the Mod a signé, au début des seventies, une bonne série de hits folk-rocks dont Maggie May est l’apogée

8. The Who – "Won’t Get Fooled Again" : les Who terminaient traditionnellement leurs concerts seventies avec ce flamboyant morceau et son intro mystérieuse au synthétiseur. Côté paroles, c’est plutôt la désillusion post-hippie qui règne.

9. Isaac Hayes – "Theme From Shaft" : Charleston, guitares wah-wah, cuivres, cordes, et des visions de courses-poursuites dans les rues de Harlem. Toutes les séries qu’on a vues à l’époque ont piqué à Isaac Hayes. Le morceau étalon de la Blaxpoitation.


10. Sly & The Family Stone – "Runnin’ Away" : Génie précurseur de Prince, leader d’un des premiers groupes multiraciaux, Sly Stone a su, avec George Clinton, mélanger funk, soul, rock et pop comme aucun autre.

11. Serge Gainsbourg – "Melody" : Les Ailes de la Rolls effleuraient les pylônes…superbe poème en alexandrins ouvrant son album chef d’oeuvre, « Melody » fait montre du grand talent littéraire et musical de son regretté auteur.

12. Pink Floyd – "Echoes" : On ne peut pas parler des années 70 sans évoquer le rock progressif, les morceaux qui durent toute une face de 33tours. « Echoes » en est le parfait exemple, avec ses breaks expérimentaux et son thème mélodique qui annonce Dark Side Of The Moon


Découvrez Al Green!

lundi 4 mai 2009

Meilleurs albums de 1971 : What's Going On



Avec What's Going On, Marvin Gaye s'affranchit de la Motown pour concevoir et produire un album à sa guise. Le résultat est un monument de soul qui changera à jamais la face de la musique noire, tant dans la forme que dans le contenu, traçant la voie pour Stevie Wonder ou Michael Jackson.

A années exceptionnelles, traitement exceptionnel. Tout comme 1970, et peut-être même encore plus, 1971 contient tellement de chefs d'œuvre que deux chroniques d'albums seront le minimum syndical. Car il aurait été trop difficile de choisir entre Led Zeppelin IV et What's Going On, sans parler d'autres pépites de 1971 déjà chroniquées ou non dans ces pages (voir plus bas).

Les années 1970 commencent plutôt mal pour Marvin Gaye. Son amie Tammi Terrel, avec laquelle il chanta de nombreux duos pour la Motown, meurt cette année-là d'une tumeur cérébrale à l'âge de 24 ans. Ce tragique décès plonge Marvin dans une profonde dépression. Il décide d'arrêter la scène et songe même à se faire footballeur. Son mariage avec Anna, sœur de son boss Berry Gordy, bat de l'aile, sa consommation de cocaïne augmente et le fisc est à sa porte.
Et ses rapports avec le même Berry Gordy sont de plus en plus tendus. Un temps tenté par une carrière de crooner sentimental, sorte de Sinatra noir, Marvin Gaye en a marre de ne chanter que des chansons d'amour, et rêve de produire et d'écrire lui-même ses albums.
"En 1969 ou 70, j'ai commencé à repenser entièrement ce que je voulais dire dans ma musique.. J'étais très affecté par les lettres que mon frère m'envoyait du Vietnam, et aussi par la situation sociale chez nous. Je me suis rendu compte qu'il fallait que je mette de côté mes rêves et mes fantasmes si je voulais écrire des chansons qui toucheraient l'âme des gens. Je voulais vraiment attirer leur regard sur ce qui se passait dans le monde."
Tout le projet de What's Going On est là. Ce n'est certes pas tout à fait le premier album de soul à aborder ces sujets (Curtis Mayfield l'a précédé d'un an), mais Marvin pousse l'art à des hauteurs insoupçonnées. Mais pour obtenir le droit de faire "son" album, il va devoir batailler dur avec Gordy, accroché à une vision un peu dépassée du succès commercial et du politiquement correct. Après avoir co-écrit (avec notamment un des Four Tops), enregistré et produit le morceau-titre en 1970, Marvin le présente à Gordy qui finit à grand regert par accepter de le sortir, persuadé que le 45 tour sera un bide.
Erreur d'appréciation : "What's Going On", le single, reste cinq semaines en tête des charts R&B, et trois à la deuxième place des classements pop.

Du coup Gordy, en bon commercial, demande un album entier, et Marvin l'enregistre à Detroit, dirigeant enfin la fabuleuse équipe des Funk Brothers, les musiciens de studio de la Motown, qui seront crédités sur l'album, et ce pour la première fois dans l'histoire de la firme. L'immense James Jameson à la basse, des pointures comme Earl Van Dyke aux claviers, James Messina à la guitare, avaient joué sur plus de numéros uns que les Beatles, Elvis, les Stones et les Beach Boys réunis, et ce dans le plus parfait anonymat …
Ecrit du point de vue d'un soldat de retour du Vietnam, l'album est une suite de chansons qui s'enchaînent, sans transition, créant une gigantesque suite au rythme aérien, portée par des violons et d'innombrables chœurs sur un tapis de basses et de congas, à la fois sensuelle et mystique. La voix de Marvin, couvrant trois octaves, fait des merveilles. Parfois plusieurs lignes vocales se superposent , se répondent, se font écho, créant des harmonies complexes et magnifiques. Côté thèmes, toutes les angoisses de la décénnie y passent : la guerre (What's Happening Brother), la drogue (Flyin' High), l'écologie menacée (le superbe Mercy Mercy Me), la violence des ghettos (Inner City Blues) et celle entre les générations (What's Going On). Le recours passe par la réconciliation, avec Dieu et avec ses proches, chose à laquelle, malheureusement, Marvin ne parviendra jamais dans la vie réelle, et sa fin tristement connue en témoignera.

Chez Marvin Gaye, incapable de vivre une vie équilibrée et tranquille, la musique était le seul moyen d'exorciser et de sublimer le mal-être. Retenons de lui ces cadeaux que sont ses albums, malgré leur aspect apaisé et élégant, sont pourtant nés le plus souvent dans la douleur.



Autres grands albums de 1971

The Who – Who's Next
Serge Gainsbourg – Histoire de Melody Nelson
David Bowie – Hunky Dory
The Rolling Stones – Sticky Fingers


Découvrez Marvin Gaye!

Meilleurs albums de 1971 : Led Zeppelin IV



En 1971, le dirigeable atteint sa vitesse de croisière, et vole à des sommets jusque-là inexplorés. Mais qu'est-ce qui fait donc la grandeur de cet album-phare des seventies ? Décorticage express.


1971… Encore une année monstre par le nombre d'excellents albums sortis. Alors pour une année monstre, il est logique d'élire un album-monstre. Monstre par son chiffre de ventes, par sa notoriété, par son influence et bien sûr monstre de qualité et de maîtrise sonore et visuelle.
Led Zep, avec ce quatrième album sans nom, sort son chef d'œuvre absolu. Synthèse ou plutôt alchimie totale de ce que tout le groupe avait bâti jusque-là : hard rock, blues, et folk britannique, avec ce côté sombre et magique qui fascine (ou énèrve : chez les punks, ça passe moyen..). Alors bien sûr on peut toujours en préférer un autre, mais celui-ci il faut bien l'admettre, concentre tout ce qui fait la légende du Zep, mais aussi du hard rock en général.
Il existe des tas de raisons d'aimer Led Zep IV. Examinons-en quelques-unes, en commençant par ce qui saute aux yeux.
D'abord, bien sûr, la plage n°4. Chanson ultime des seventies, chanson la plus diffusée de tous les temps par les radios FM américaines, "Stairway To Heaven" reste, qu'on le veuille ou non, un des grands chefs d'œuvre de Led Zeppelin, même si Plant, un peu blasé, avait fini par l'appeler "la p.. de chanson de mariage" (bloody wedding song) . Déjà à l'époque, le groupe, conscient de son pouvoir d'attraction, avait refusé de la sortir en single, pour amener les fans à écouter le reste de l'album.
Ensuite, évidemment, la pochette. Sans nom de groupe, sans titre d'album. Les professionnels du disque avaient hurlé, parlant de "suicide commercial". En fait, c'était un des plus beaux coups de communication visuelle du rock seventies. Et ça n'a rien de péjoratif. Au départ, c'était une vengeance face à certains critiques qui, à l'époque, on l'oublie, faisaient la fine bouche face à Led Zeppelin, les accusant d'être un groupe superficiel pillant le répertoire blues sans toujours citer ses sources, notamment sur le deuxième album. A la place du nom du groupe, Page imagina les fameuses runes représentant chacun des membres, dont le fameux "Zoso" qu'il choisit pour lui-même. Mystérieux, cryptique, ésotérique… (certains disent quand même que Bonham choisit sa rune pour sa ressemblance avec le logo d'une marque de bière..). On pourrait écrire un article entier sur la pochette (le vieillard aux fagots, les HLM, le sage à la lanterne), mais il est vrai que sans elle, l'album sonnerait d'une façon différente.
Enfin, les circonstances de l'enregistrement, tout aussi légendaires, puisque la plupart des morceaux furent enregistrés dans un manoir victorien de l'East Hempshire avec le studio mobile des Rolling Stones, permettant aux musiciens de répéter dans toutes les pièces (voir le bel article de Manœuvre dans sa Discothèque idéale).
Une fois évoqués ces aspects, il reste quasiment l'essentiel en fait . Ce qui fait la force de l'album, c'est sa cohésion et sa parfaite unité esthétique. Le groupe franchit un nouveau palier. Fini le blues-rock à la Cream ou à la Jeff Beck, bien que Page avait déjà pas mal innové dans ses premiers albums. Le troisième album annonçait la couleur, mais séparait en deux faces morceaux électriques et acoustiques. Là encore "Stairway To Heaven", qui démarre sur des arpèges de guitare sèche et se termine dans une apothéose électrique, est symptomatique de la fusion opérée par le quatuor. Led Zep arrive sur "le IV" à faire une synthèse de toutes ses influences musicales : hard rock, avec les deux monstrueux premiers morceaux, "Black Dog" et ses riffs démultipliés, et l'hénaurme "Rock and Roll", fantastique chevauchée à la gloire des années 50, née d'une jam sur un morceau de Little Richard. Le folk anglais et ses références à la mythologie de Tolkien, avec "Battle of Evermore" et le somptueux "Going To California", l'autre ballade, entièrement acoustique celle-ci, de l'album. Des morceaux sortis de nulle part, hybrides et psychédéliques comme "Four Sticks" ou "Misty Mountain Hop"; et en guise de finale, une fantastique reprise d'un vieux standard de blues des années 30 de Memphis Minnie et Kansas Joe, "When The Levee Breaks", la chanson préférée de Page, et c'est bien mérité. Epique, sombre et humide comme une crue du Mississippi (le sujet original de la chanson), avec ses interventions d'harmonica et de slide guitare. La guitare qui est bien sûr la star de cet album, utilisée sous toutes ses coutures, acoustique ou électrique, Fender ou Gibson. On n'oubliera non plus (et on n'en parle jamais assez) le rôle considérable du son de la batterie de Bonham, tellurique, puissante, colonne vertébrale de ce grand reptile musical. Plant y ajoute cette voix androgyne, à contre-pied de la puissance et de la rythmique de la musique. Et John Paul Jones, discret comme un bon bassiste britannique, reste l'arrangeur du groupe, notamment sur "Stairway To Heaven" dont il organisa la lente montée en puissance. La messe étant dite, il ne nous reste plus qu'à nous ruer une fois de plus vers notre exemplaire éprouvé de Led Zeppelin IV.
On se retrouve prochainement, car nous n'allons pas quitter l'année 71 sans faire un petit tour du côté d'un certain fils de pasteur officiant pour la Motown…

samedi 11 avril 2009

Anthology of American Folk Music


Avec l'averse de productions estampillées "folk" de ces dernières années, il est plus que temps de revenir aux fondamentales et à la bible du genre, coffret-fleuve sorti en 1952, qui inspira Dylan, Joan Baez et les autres.

Tout chroniqueur abusant du mot "folk", et l'utilisant chaque fois qu'il entend une piste de guitare acoustique dans un morceau devrait être obligé d'écouter un à un ces 84 titres, enregistrés… entre 1927 et 1932 !
C'est tout simplement à l'éclosion de la musique populaire américaine qu'on assiste en découvrant ce coffret de 6 CD magnifiquement emballé et annoté, œuvre du fou génial Harry Smith (1923-91).
Ce grand beatnik devant l'éternel vaudrait à lui seul une chronique : sorte d'artiste total, mystique attiré par le chamanisme, il fut un des pionniers du cinéma expérimental américain, et oeuvra aussi en tant que peintre ou sculpteur. Linguiste et anthropologue autodidacte, il parlait couramment deux dialectes indiens. Musicologue, il se passionna pour le folk, le jazz et la musique amérindienne, enregistrant les chants des rituels du Peyotl des Kiowa (on imagine aisément qu'il a du participer au rituel…). Et surtout, c'était un collectionneur fétichiste d'objets improbables : avions en papier, oeufs de Pâques ukrainiens, et bien sûr, 78 tours de musique folk d'avant-guerre.
Or, comme tout bon beatnik, Harry Smith était régulièrement fauché, et c'est au cours d'une période de vaches maigres particulièrement carabinée qu'il proposa à Folkway Records de leur vendre sa collection de vinyles. Le patron du label, Moses Asches lui suggéra au contraire de réaliser une anthologie, ce qu'il fit, en retenant des titres enregistrés entre 1927 et 1932, véritable âge d'or du folk, du blues, de la country et du gospel d'avant-guerre.
C'est en 1927 que les maisons de disques commencent à enregistrer à tour de bras, sur le terrain ou en studio, des musiciens du sud des Etats-Unis. Les progrès technologiques (l'avènement de l'enregistrement électrique et du microphone) et surtout la prise de conscience qu'un énorme marché existe pour ce type de musique aussi bien chez les Blancs que chez les Noirs les ont poussé à quitter les studios de New York ou de Chicago pour venir chercher les musiciens sur place et éventuellement les ramener dans le Nord pour enregistrer.
Cette vague se terminera en 1932 avec la crise économique.
Harry Smith a bâti très finement sa compilation, mêlant notamment musiciens noirs et blancs qui à l'époque sortaient sur des labels bien distincts. C'est la meilleure preuve de l'interpénétration totale des musiques noires et blanches dans le Sud, car parfois il est impossible à l'oreille de connaître la couleur de peau des intérprètes.
L'anthologie est divisée en trois parties de deux disques chacune. La première, "Ballads" se concentre sur les vieilles folk songs, remontant parfois jusqu'au Moyen Age anglais, irlandais ou écossais et qui furent conservées, intactes, grâce à l'isolement géographique des habitants des Appalaches. D'autres remontent au 19e siècle et sont de véritables créations américaines (comme le célèbre "John Henry"). On y entend de véritables joyaux interprétés par des "hillbillies" au banjo ou par des bluesmen à la guitare ou à l'harmonica. La deuxième partie "Social Music" se concentre sur les airs de danse et les chants religieux, et sur la création du gospel noir et blanc. On y entend notamment des chants cajun de Louisiane tout à fait saisissant, dans le patois français des bayous. La troisième et dernière, "Songs", voit l'apparition de formes plus abouties, notamment la country et le blues. Impossible de citer tous les artistes tant ils sont (malheureusement) oubliés aujourd'hui, mais certains comme les fabuleux bluesmen Mississippi John Hurt, les banjoïstes Lascom Lamar Lunford ou Clarence Ashley ou encore la Carter Family sont dignes des plus grands interprètes. La qualité sonore est d'avant-guerre, il faut donc un certain temps pour s'y habituer, certains morceaux sont un peu durs à écouter, mais constituent des documents très précieux sur cette musique directe, simple et sans triche qui influença toute une génération.

Car après sa sortie en 1952, l'anthologie devint un objet de culte pour toute la deuxième génération du folk, les Bob Dylan, Joan Baez et consorts. Une citation Dave Van Ronk, un des premiers d'entre eux, dans les notes de pochette, le résume bien "On connaissait chaque parole et chaque note de chaque chanson, y compris de celles qu'on détestait".
Plus de 80 ans après, cette musique est toujours aussi forte, et l'anthologie, un bon moyen de mettre un pied dans le monde de la musique traditionnelle américaine d'avant guerre, celle qu'on entend dans O' Brother. Mais attention : vous risquez de ne plus jamais en sortir !



Pour aller plus loin :

Old Weird America, site (en Anglais) d'un Français passionné par l'anthologie

Et (évidemment)sur les musiques "roots", voir River's Invitation, mon autre blog (en Anglais aussi)


Bill & Belle Reed - Old Lady and the Devil (buy) (1928)

dimanche 22 mars 2009

1970 : la playlist


Reprenons les bonnes habitudes avec les années 1970, et l'année du même nom, un des plus grands crus toutes décennies confondues de l'histoire du rock. Remarquez, les deux suivantes ne sont pas mal non plus… Bref, l'embarras du choix !

1. Curtis Mayfield - Move On Up : Curtis fut avec, Isaac Hayes, le grand précurseur de la soul "consciente", la grande soul qui désormais se décline en albums. Marvin et Stevie suivront.

2. Derek & The Dominos - Layla : que de souvenirs au son de cette inusable intro de guitare, de ce superbe final au piano. Le grand chef d'œuvre de Clapton, inspiré par son amour pour la femme de George Harrison.

3. The Maytals - Pressure Drop : le reggae sort de l'oeuf cette année-là, fils de papa ska et de maman rock steady, avec entre autres ce superbe morceau sur la tension des ghettos de Kingston, qui cartonnera deux ans plus tard avec la B.O. de Harder They Come.

4. James Brown - Sex Machine : Vous vous rappelez l'émission du même nom de Manœuvre et Dionnet, ce cocktail sexe et groove sur la télé publique des années 80 ? Avec, bien sûr cet inusable hymne national du funk au générique…

5. Simon & Garfunkel - Bridge Over Troubled Water : pour tous ceux qui ont toujours cru que Garfunkel ne servait à rien, le grand blond pousse tout seul la chansonnette sur cette magnifique ballade. Résultat : une des plus grosses ventes du duo.

6. Barbara – L'Aigle noir : pendant 8 mois de 1970, j'étais dans le ventre de ma mère, ce qui expliquerait mon amour pour ces années-là ? Sauf qu' elle n'écoutait ni James Brown, ni Neil Young, ni Curtis; mais cette chanson-là, oui, sans doute.

7. The Byrds – Chestnut Mare : un favori perso que ce magnifique titre extrait d'un album oubliable des Oyseaux, chant d'amour d'un homme pour une …jument

8. Jimi Hendrix - Star Spangled Banneer (Live at Woodstock) : Hendrix sonne le réveil final de la grand messe hippie à 8 heures 30 du matin devant les quelques zombies survivants dispersés dans la boue. Son hymne américain parasité par les bruits des bombardements du Vietnam symbolise la fin du rêve de paix et d'amour.

9. Black Sabbath - Paranoid : le premier morceau heavy metal ? Se démarquant du hard blues de Led Zep, Osbourne et ses potes créent un genre nouveau, noir, flippant (la pochette), teigneux et terriblement moderne.

10. Chicago – 25 or 6 to 4 : on les a oubliés, vite rangés dans la catégorie soft rock, mais ces gusses-là savaient jouer, intégrer des rythmes jazz et latins à un heavy-rock assez en vogue à l'époque, mélanger avec bonheur et efficacité cuivres (le trombone de James Pankow) et guitares saturées (superbe solo de Terry Kath).


Découvrez Curtis Mayfield!

mercredi 18 mars 2009

Anthony & the Johnsons - The Crying Light

(avec etat-critique)



Antony, l'androgyne à la voix de velours, confirme, avec un magnifique troisième album épuré et quasi-mystique, qu'il est bien un des grands artistes de la décennie.

A écouter en lisant cette chronique: 3 titres sur Myspace

Son dernier opus remontait à 2005, c'était le désormais classique I Am A Bird Now, qui fit connaître ce géant transgenre, doté d'un organe vocal tout aussi androgyne que son apparence extérieure. Une voix unique qui rappelle celle de Bryan Ferry par son timbre, et parfois, lorsqu'elle s'envole, celles de Jeff Buckley ou Roy Orbison par sa dimension quasi-lyrique.

Un personnage totalement unique, marqué par les grandes diva travesties des années 1980 que furent Marc Almond ou Boy George, mais qui est aussi un fan invétéré d'Otis Redding. Une sorte d'extraterrestre au corps d'ours et à la sensibilité extrême, auteur d'une musique très mélancolique, lente, presque funèbre, mais saisissante de beauté, accompagné d'un excellent groupe mélant sonorités pop et classique.

Depuis ce succès, on a beaucoup vu et entendu Antony, qui a collaboré à pas mal de projets avec Lou Reed, Björk, ou encore avec le groupe néo disco Hercules & Love Affair pour l'excellent single "Blind" l'année dernière.

On en était presque à se demander si notre bonhomme allait un jour nous pondre enfin un vrai album, mais il a fini par nous combler en ce début d'année 2009.

Nous combler, car vraiment, ce Crying Light est un beau cadeau. Antony, très perfectionniste, n'a pas chômé en studio, partant de 25 chansons pour n'en garder que dix, travaillant parfois plusieurs semaines avec plusieurs arrangeurs sur le même morceau.

Il en résulte (paradoxalement) un disque épuré, presque austère par moments, moins facile peut-être que le précédent. La base musicale n'a pas vraiment changé, on retrouve toujours ces chansons intemporelles, où la pop rencontre la musique minimaliste de Philip Glass ou Gavin Bryars, et ces rythmes lents et mélancoliques. La touche soul est un peu moins présente, sauf sur "Aeon" et ses arpèges de guitare électrique à la Steve Cropper. Exit aussi les duos qui parsemaient I Am A Bird.

Antony semble apaisé, moins pressé de crier sa douleur, moins arty, et semble avoir pris une orientation mystique, plus universelle, à l'image du visuel de pochette, une photo du danseur de bhuto Kazuo Ohno aujourd'hui centenaire et contraint à l'immobilité. C'est, de même, à un voyage immobile qu'il nous invite, un voyage aux confins de la vie et de la mort, une communion avec la nature, une recherche d'équilibre. Cela aurait pu tourner au New Age totalement cucul, mais c'est au contraire bouleversant d'authenticité et de sobriété. D'abord par ce que le spiritualisme à la Antony n'a rien de béat ni d'optimiste. La douleur, la mort, sont toujours présentes, mais elles semblent presque acceptées, comme l'autre face de la vie et de la création.

Ensuite et surtout, parce que ce mysticisme s'exprime à travers une musique encore plus soignée. Vocalement, Antony a appris à ménager ses effets, même s'il reste tout à fait impressionnant, rappelant même le grand chanteur soufi Nusrat Fateh Ali Kahn sur "Dust and Water". Fruits d'un travail méticuleux, les arrangements lui fournissent un écrin idéal, procédant par petites touches d'avantage que par empilement. Ainsi les volutes de violons qui viennent clore "Kiss My Name", où la clarinette d'"Epilepsy Is Dancing". Et puis, comme sur IAm A Bird, le groupe nous gratifie d'un final en apothéose avec Everglade et ses envolées de cordes et de vents.

Les privilégiés qui ont réussi à acheter une place se régaleront certainement au Rex le 9 avril, car sur scène, il sont paraît-il aussi bons que sur disque.

vendredi 13 mars 2009

Best of albums 1970 (2) : CCR - Cosmo's Factory

Cosmo's Factory
CREEDENCE CLEARWATER REVIVAL
(Fantasy, 1970)

L'année 1970 est trop riche pour une seule chronique. On retrouve donc le dernier (et peut-être le meilleur) album du quartette le plus roots du rock américain, concentré de rock'n roll brut, mélange de tubes imparables et de reprises au millimètre de standards du patrimoine rock et R&B.

"You can't judge a book by looking at its cover" disait Bo Diddley. On finira de s'en convaincre avec Cosmo's Factory, un des meilleurs albums du rock 'n' roll dans une des plus laides pochettes jamais fabriquées. Mais qu'est-il passé par la tête de John Fogerty pour accepter ça ? Bon, évidemment avec ses chemises à carreaux dans le pantalon et sa coupe au bol datant de 1965 quand tout le monde portait des fourrures, des sandales et laissait sa chevelure en friche, avec sa musique totalement dépourvue d'artifices au moment où les Pink Floyd s'enregistraient en train de prendre le petit dèj' et mettaient ça sur disque, c'est sûr que le leader de Creedence n'était pas trop porté sur les apparences. Mais quand même, ces couleurs criardes, la moquette rouge et l'inimaginable tenue du batteur Doug "Cosmo" Clifford en espèce de fuseau moule-burnes vermillon et tee shirt informe juché sur son vélo de course comme un sportif baba du dimanche, ça vaut son pesant d'or. La photo représente en fait la Cosmo's Factory, un entrepôt de Berkeley où le groupe répétait, et que le batteur avait surnommé ainsi en raison de la discipline de fer du patron, John Fogerty, qui exigeait qu'on y repétât tous les jours. L'usine, quoi.
Et justement, Creedence, en 1969 et 70, est une impressionnante usine à tubes, à albums et à tournées. Sans doute le plus grand groupe de rock de ces deux années-là, succédant souvent aux Beatles dans les référendums des lecteurs, faisant la nique aux Stones et à Led Zep. Mais qui s'en souvient aujourd'hui ? Car leur musique regardait déjà en arrière, vers la source, c'est-à-dire la marmite des musiques venues du deep South : blues, country, rhythm and blues et rockabilly. A l'époque, c'était la matrice du rock qu'on appelle aujourd'hui "classique".
John Fogerty, homme à tout faire de Creedence, composait comme un Dieu ("Lookin' Out My Back Door", "Proud Mary"), jouait de la guitare avec une énérgie et un son incroyable (l'intro de "Up Around The Bend"), chantait d'une voix qui n'avait rien à envier à Little Richard ("Travelin' Band"). Des mélodies simples, directes, avec un son qui évoquait le bayou de Louisiane et les studios Sun de Memphis mais made in San Francisco Bay.
En 1970, après deux années de tournées ininterrompues et pas moins de trois albums publiés dans la seule année 1969 (tous à acheter les yeux fermés), Creedence sort deux 45 t, "Travellin' Band" / "Who'll Stop The Rain" (numéro 2) en janvier, et "Up Around The Bend"/"Run Through The Jungle" (numéro 4) en avril. Très révélateur de l'époque, puisque les deux faces B, des pépites, auraient tout aussi bien pu sortir en single elles aussi. On calculait moins, en 1970.

Le groupe entre en studio entre deux tournées, l'album est enregistré en deux temps trois mouvements et sort le mois suivant. Pourquoi s'embêter ?
Ecouter Cosmo's Factory, c'est presque comme d'assister à une répète du groupe. Le son est brut, l'énergie est hallucinante, la voix et la guitare hurlent à qui mieux mieux, et les paroles "qu'ils écouteront quand ils seront fatigués de danser", offrent mine de rien un commentaire avisé sur l'époque de Woodstock et du Vietnam. Aux chansons de Fogerty s'ajoutent des reprises de choix : un Bo Diddley (le blues "Before You Accuse Me"), un Roy Orbison ("Ooby Dooby") au solo de guitare exécuté note pour note, un Arthur Crudup / Elvis Presley ("My Baby Left Me"), et surtout, une version très gonflée du "I Heard It To The Grapevine" de Marvin Gaye : pas moins de 11 minutes de jam débridée, mais qui tient parfaitement la route.
Et c'est l'occasion de tordre le coup à une idée reçue concernant Creedence, taxé souvent de "groupe à singles" qui remplit ses albums avec des reprises. C'est oublier un peu d'où ils viennent, c'est-à-dire d'une tradition roots où la reprise est courante, où, dans une musique aux structures variant peu, c'est l'intensité de l'interprétation qui compte, beaucoup plus que le copyright. C'est un peu comme de dire que les blues sont tous pareils, ou qu'Elvis n'est pas un grand artiste parce qu'il n'a jamais rien composé. C'est ne rien comprendre au rock des origines.
Le public, lui, s'en foutait et il avait raison : meilleure vente du groupe, Cosmo's Factory se classe n°1 aux USA, au Royaume-Uni et en Australie.
Pour Creedence, c'était déjà le chant du cygne. Apparues au grand jour pendant les sessions de l'album, les tensions internes allaient avoir raison du groupe, qui se révélera incapable de durer. Mais bon, après quatre chefs d'œuvre en deux ans, on peut les excuser..